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@Vincent ATHIAS
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Photoshop : le côté obscur de la mode ?

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La Grande Odalisque retouchée...
La Venise éternelle retouchée.
Réalité retouchée
Le côté obscur de la com...

Emboîtant le pas de la députée UMP des Bouches du Rhône Valérie Boyer qui souhaitait faire porter la mention "photo retouchée" sur les images de top-modèles, un syndicat de médecins américain, l’AMA (American Medical Association) part en croisade contre les "effets destructeurs" de ces photos sur les "enfants influençables" et pointe du doigt le vrai responsable : photoshop. L’occasion pour nous d’un parallèle avec le statut de l’image en architecture.

 Mode et architecture, même combat

Abusif, le parallèle ? Détrompez-vous : il y a un peu plus d’un an, au salon Imagina de Monaco, naissait 3DOK, un comité d’éthique de la 3D (Le Moniteur 08/10) rendu indispensable, selon ses promoteurs, par la tendance actuelle "à utiliser des supports de communication ou de concertation" qui ne correspondent que partiellement "à la réalité" (3DOK). Ainsi, des rives du Rhône à Chicago en passant par la cité monégasques, une seule croisade : préserver la réalité. Mais de quelle réalité parle t’on ?

Voyons d’abord le danger supposé : l’image retouchée est fausse et découle d’une volonté délibérée de tromper celui qui regarde, de le tromper pour l’influencer. Voilà le côté obscur de la com. L’objet du forfait est le logiciel de retouche et son bras armé, un graphiste stagiaire (la plupart du temps). Je ne doute pas que certaines images puissent représenter un danger en ce qu’elles véhiculent, même si j’ai plutôt tendance à faire le pari de l’intelligence du spectateur. Ce qui me chiffonne dans ces affaires, c’est que l’on cible l’outil avant d’interroger les raisons d’une pratique.

Deux exemples pour y voir plus clair. En haute, Demy Moore en couverture d’un magazine de mode américain. En bas, l’Elbe Philharmonic Hall à Hambourg, par Herzog et De Meuron, dont la construction devrait s’achever en 2012 (si tout va bien).

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Réalité retouchée
Haut © W Magazine ; Bas © Herzog & de Meuron et © Oliver Heissner (Source Archdaily)

A l’image de nos vigilants lanceurs d’alerte, constatons aussitôt que Mme Moore, portant beau ses quarante-neuf printemps, a perdu sa hanche gauche on ne sait où, et que l’Elbe Philarmonic n’est pas prêt de ressembler à sa modélisation. Dans un cas comme dans l’autre, soupçon de supercherie : la lectrice se sent flouée ainsi que l’édile d’Hambourg...Sans que l’on sache si le préjudiciable est dans ce que l’on nous montre ou dans ce que l’on nous a caché. Supposé préjudice d’autant plus grand que la chose et l’être représentés sont populaires.

 Anatomie outragée

Pour la hanche perdue de Mme Moore nous avons une piste : Elle mène au musée Louvres de Paris, aile Denon, salle soixante-quinze. S’y alanguit une beauté orientale dont l’anatomie n’a pas connu les mêmes outrages que Mme Moore : A croire même que la grande Odalisque d’Ingres a piqué sa hanche à l’actrice, ce qui ne se peut, mais qui sait : voyez son regard espiègle. Contemporain du peintre et critique éclairé de son oeuvre, Baudelaire voyait en Ingres un “précurseur du réalisme en peinture“. Réalisme ? Avec trois vértèbres en plus que la normale ? Rêvons d’une Madame Boyer pour corriger le poète et accoler sous l’Odalisque la mention : "Académisme retouché".

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La Grande Odalisque retouchée...
Jean Auguste Dominique INGRES, La Grande Odalisque, 1814, huile sur toile, 91×162. Paris, Louvres.

 Ville martyrisée

Pour comprendre le cas de l’Elbe Philharmonic Hall notre démarche est la même : autre rivages, autre époque. Quittons l’Elbe, partons pour l’Adriatique : Venise, au XVIIIe siècle. La fée internet n’existe pas mais la gravure s’épanouit. Grâce à elle, la représentation des choses et des hommes se diffuse. Pas avec la célérité de l’Internet, mais tout de même : une image très reproduite normalise la perception de l’objet qu’elle représente. Ainsi, les vedute de Venise, ces encêtres des cartes postales : des vues de canaux, de places et d’édifices. Quelques gondoles et personnages en fête de ci, de là. Venise dans toute sa réalité. Il y a quelques années, en suivant les traces de l’historien de l’architecture André Corboz [1], j’avais eu la curiosité de confronter quelques unes des vedute les plus célèbres de Canaletto au cadastre ancien de Venise. Hé bien, nul doute que s’il avait existé, le collectif 3DOK aurait mis Canaletto sur liste noire.

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La Venise éternelle retouchée.
Benardo CANAL, dit Canaletto, Campo dei Gesuiti, 1731-35, huile sur toile, 47*78. Milan, collection particulière. Sur le cadastre ancien (en bas à droite), on reconnaît deux bâtiments présents sur la peinture. strictement parallèles, les deux édifices devraient avoir le même point de fuite. Pourtant, il n’en est rien (en bas à gauche).

Bien que l’artiste ait eu à sa disposition des outils lui permettant une reproduction exacte d’une perspective, la totalité des oeuvres étudiées montraient de gros arangements avec la réalité : bâtiments supprimés, perspectives impossibles, points de vues multiples. Chez Canaletto, tout paraît réel mais rien ne l’est. Alors quoi ? Encore aujourd’hui, deux cartes postales sur trois vendues dans la Cité des Doges sont des Vedute. Pour nous qui envoyons ou recevons ces cartes, Venise n’est jamais si réelle qu’à travers ces paysages-images reconnus comme fidèles parce qu’ils sont fidèles à la vision que la société veut se faire de la ville. En d’autres termes, si elles ne sont pas parfaitement fidèles au lieu physique représenté, les vedute de Canaletto sont fidèles à l’essence d’un paysage urbain, à sa représentation physique mais aussi morale.

 Censeurs largués

Dans mon étude sur Venise, j’ai pu voir apparaître une réalité idéale, une vérité composite, objectivant la ville physique "dans une certaine mesure" pour mieux l’adapter à l’image commune qui fait de Venise un mythe à diffuser, un fantasme voyageur se nourissant d’une géographie immobile. Réalité composite, certes, mais réalité entière : physique ET morale. La composition de cette réalité va de pair avec la popularité de l’objet ou de l’être représenté : plus son image se diffuse, plus sa popularité est grande et plus sa représentation travestit sa réalité physique. C’est ainsi et nous n’y pouvons rien, car il faut bien que nous nous entendions tous et toutes sur le succès d’une star populaire ou l’aura d’un édifice prometteur. Et si, demain, l’Elbe Philharmonic Hall ne ressemblera pas tout à fait à sa représentation actuelle, nul doute qu’il vivra et sera reconnu comme le "phare culturel de l’Elbe", car c’est ainsi que l’image la représenté.

Travestir l’image d’une chose ou d’un être est une pratique aussi vieille que l’acte de créer des images. La raison en est simple : Chaque image créée est un travestissement de la réalité par essence. Alors, à partir de quel moment la construction de cette image passe t’elle "du côté obscur" ? A quel stade définit t’on le danger ? Devra t’on un jour inventer une "échelle de Richter" de la retouche ? Degré 6 sur l’échelle de Boyer, mention "Photo retouchée". Et degré 12 ? on fait fermer le journal ?

On s’attaque à l’outil sans interroger la pratique. Pour quelles raisons plébiscite t’on des magazines qui valorisent des silhouettes illusoires ? Pourquoi des élus choisissent-ils en priorité des constructions impossibles ? Voilà les vrais questions. Au lieu de se les poser Mme Boyer, les médecins de l’AMA et les 110 adhérents de 3DOK préfèrent occulter l’aspect composite de toute représentation d’une réalité, à un point tel que leur vision de la réalité nous apparaît datée, réductrice. Retouchée.






Notes

[1] CORBOZ (André), Canaletto una Venezia immaginaria, extrait du manuscrit en Français, Milan, Alfieri-Elektra 1985.

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