En France, Braque joua un rôle déterminant dans la découverte de l’art nègre qui imprégnera tout le cubisme.
Si l’on en croit Apollinaire, ami intime de Picasso, ce dernier en était arrivé à vouloir pénétrer les structures profondes, la « pensée » de l’être - et cela dans une perspective à la fois métaphysique et scientifique. Mais le modèle même de ces « structures profondes » dont on devine qu’elles ne pouvaient émaner que de formes géométriques, Picasso en a brutalement découvert le paradigme réél - et réalisé - dans l’art nègre.
Les premières collections d’ art primitif commencèrent vers 1907. À l’instar du cubisme, dans les années 1920 et 1930, le dadaïsme et le surréalisme furent très sensibles à la beauté primitive. C’est dans les années 1960 que naissent les grandes expositions d’art primitif après que l’« invention » de l’art nègre par les artistes européens eut entraîné un véritable pillage dans les pays concernés... Très vite, des artistes européens annexèrent ces œuvres et appelèrent « privitivisme » toute une branche de l’art moderne... occidental. Mais en Afrique noire, l’artiste ne signe pas et n’a rien à faire du vedettariat. La « star » est partie intégrante de la collectivité et fait la fête avec elle.
Au début du XXe siècle, des artistes européens tiennent des propos choquants pour leurs contemporains africains. Séduits par les objets africains qu’exposent les ethnologues, ces sculpteurs, peintres et écrivains parlent d’« art » à propos des créations de peuples alors considérés comme inférieurs. « L’art nègre renferme plus d’idées que l’art grec », affirme le sculpteur Maillol. Vlaminck, Matisse, Apollinaire se mettent à en collectionner. En été 1907, alors que Picasso traîne ses espadrilles dans les couloirs du Musée de l’Homme à Paris, il succombe à la beauté des masques. Son atelier s’enrichit alors de dizaines d’œuvres d’artistes noirs inconnus. Il peint Les Demoiselles d’Avignon, tableau-phare de l’art moderne, après son coup de foudre pour « l’art nègre ». Dès 1920, « l’art nègre » est à la mode. Chez les marchands, il arrive qu’une hache de pierre inuit ou un masque du Pacifique soient présentés comme « nègre », parce que le terme fait vendre. Pour alimenter la soif de « primitif », des missionnaires, des scientifiques et autres voyageurs se procurent sur place des trésors, utilisant l’argent, la ruse, la force. Temps coloniaux révolus ? Pas du tout. Depuis 1990, les antiquités africaines connaissent un succès fou. Le pillage a repris dans toute l’Afrique. Les réseaux de voleurs s’approvisionnent à deux sources. D’une part, ils fouillent sur les sites archéologiques avec la complicité de locaux. Pour un paysan pauvre, pour un chrétien ou un musulman qui a rompu avec la religion animiste, se faire payer l’équivalent d’une récolte pour un petit lopin de terre perdu n’est pas un crime. L’autre source, c’est le vol dans les musées du continent noir. En Occident, les musées se font régulièrement proposer des pièces. Tous ne sont pas scrupuleux au point de demander comment elles ont été acquises. En 1998, Mayando Mukela, vice-président zambien du Conseil international des musées, priait ses collègues occidentaux de « ne pas ajouter d’objets volés à leurs collections ».
Ariane Racine
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Voir aussi dans Art nègre :
Art rituel vu par André Malraux
L’origine du terme nègre