Les Principes de composition de l'équipe PERRET:
Les principes édictés par l’Atelier de la Reconstruction trouvent leur influence dans des époques et des courants très variés : antique, gothique, classique, moderne, rationaliste, hygiéniste. L’Ecole PERRET s’inscrit ainsi dans la continuité de la tradition classique française, tout en y introduisant un esprit d’innovation technique et de recherche urbaine.
La Composition Urbaine :
Trois grands axes de circulation relient les trois pôles identitaires du Havre : le centre ville, la mer et le port. Ces voies sont remarquables par leur largeur et le front bâti régulier qui les constitue. Elles forment ce que l’on appelle localement le « Triangle d’or » de la composition urbaine. La rue de Paris et l’avenue Foch qui forment les axes nord-sud et est-ouest font référence au Cardo et Décumanus des villes romaines.
Ils sont ponctués par des éléments repères qui émergent dans le paysage urbain. Deux constructions «phares» dominent ainsi la ville, exprimant de façon symbolique l’importance des deux pouvoirs, politique pour la tour de l’Hôtel de Ville (80m) et religieux pour l’église St Joseph (110m).
Il faut noter que si ce triangle monumental sert de base à la composition urbaine du nouveau centre, il reprend approximativement le dessin de trois voies existantes avant guerre.
À l’intérieur des ces axes, deux plans en damier sont aménagés ; le premier se cale sur le Bassin du Commerce et le second sur le Bassin du Roy et le boulevard François 1er. Des voies secondaires découpent donc des îlots carrés de 100x100m, étalonnés sur la largeur du Bassin du Commerce. Un troisième niveau de voirie redécoupe ces îlots selon différents schémas de division du module.
À l’intérieur des îlots ainsi définis, la composition du plan masse des constructions est établie selon des critères plus emprunts au mouvement moderne tels que : l’orientation par rapport au soleil et aux vents dominants ou l’organisation autour une cour collective traitée comme un espace à vivre et non plus un espace résiduel.
La Composition Architecturale :
La composition architecturale est, elle aussi, basée sur des concepts clairs que la centaine d’architectes qui participèrent à la reconstruction s’attacheront à appliquer assez fidèlement. L’historien de l’architecture Joseph ABRAM les définit comme l’Ecole du Classicisme Structurel.
Le béton armé :
Pour répondre aux contraintes économiques de l’époque et à une volonté de planification, la reconstruction du Havre va être un véritable champ d’expérimentation pour la standardisation et la préfabrication dans le domaine de l’architecture.
Un tramage de l’ensemble du centre reconstruit basé sur la portée optimale d’une poutre béton de l’époque (6,24m) va permettre de répondre à ce besoin. L’ensemble de la zone se cale donc sur une grille invisible apportant à la fois une cohérence volumétrique entre les constructions et la possibilité d’une standardisation maximum des éléments d’architecture.
La trame constructive ainsi définie n’empêche pas néanmoins de multiples variations à l’intérieur du rythme des façades.
La lisibilité de cette trame se matérialise par la mise en valeur de la structure du bâtiment. Selon sa propre théorie que l’on peut aujourd’hui qualifié d’avant-gardiste, PERRET s’attache à dissocier la structure (qui soutient l’édifice) des murs de remplissage (qui ferment le volume). Tous deux n’ont pas le même rôle et doivent être perçus comme tels sans éléments de décor perturbateurs de la réalité structurelle.
Le Classicisme :
Au-delà de ces éléments de modernité, les immeubles PERRET possèdent aussi une influence classique dans la conception des volumes. Ils s’attachent en effet à hiérarchiser les niveaux de construction de l’édifice ; le soubassement, le développement et le couronnement doivent ainsi être harmonieusement répartis pour assurer l’équilibre esthétique des constructions. Ceci se traduit par une organisation verticale régulière : deux niveaux de commerces en soubassement, un balcon filant à R+2, deux niveaux de logements, un second balcon filant à R+4 et un étage d’attique en retrait.
Il faut également souligner l’emploi d’un vocabulaire classique emprunté à l’architecture antique : la colonne, le chapiteau, l’entablement, la corniche sont autant d’éléments constitutifs des façades reconstruites. La toiture terrasse enfin est systématisée sur l’ensemble des constructions : pensée initialement comme un espace accessible et constituant la cinquième façade de l’édifice.
Le confort pour tous :
La volonté de rigueur et de qualité qui gouverne la reconstruction est poussée jusque dans le dessin des logements, où la notion de confort se décline sous différents aspects.
Le confort spatial d’abord, plus hérité des «immeubles bourgeois» du XIXème siècle, avec des hauteurs sous plafond agréables, de larges portes-fenêtres avec balcons, des surfaces de pièces confortables, des halls d’entrée volumineux et l’emploi de matériaux nobles comme le béton ouvragé, le bois (planchers et menuiseries en chêne) ou le métal (ferronneries de balcon et menuiseries des halls).
Le confort technique ensuite, avec l’introduction des derniers équipements modernes : le chauffage collectif par air pulsé, les ascenseurs, les vides ordures, les salles de bains, sanitaires et cuisines équipées.
Les appartements PERRET sont enfin remarquables pour la qualité de leur plan d’aménagement, reflétant les évolutions sociales de l’après guerre (cuisine laboratoire, coin repas, modularité des pièces...).
L’ensemble de ces caractéristiques architecturales et urbaines fait du Havre une ville unique au monde, représentative d’une école architecturale majeure du XXème siècle, déclinée à une échelle hors du commun. Long d’une vingtaine d’années, le chantier de la reconstruction a constitué un véritable banc d’essai pour l’urbanisme et l’architecture modernes. Cet esprit d’avant garde, longtemps incompris par la population locale, est entrain de devenir partie intégrante de l’identité havraise.
LE HAVRE face aux critères de l'UNESCO :
Le périmètre proposé à l’inscription correspond au cœur du centre reconstruit et représente 150 hectares où habitent près de 20 000 havrais.
La reconstruction du centre ville du Havre par l’équipe d’Auguste Perret entre 1945 et 1964 répond à plusieurs des critères définis par l’Unesco pour un bien culturel :
Critère 1 : Auguste Perret est l’un des architectes majeurs du XXème siècle. Ses idées mises en place dans la première partie du siècle (Théâtre des Champs Elysées en 1913, Eglise du Raincy en 1923, Musée des Travaux Publics en 1939…) ont révolutionné la tradition architecturale française notamment à travers l’invention d’un « ordre du béton armé ». Le chantier de la reconstruction du Havre arrive à la fin de sa carrière et représente l’occasion de mettre en œuvre ses théories à une échelle inespérée. La reconstruction du Havre constitue en quelque sorte le « chef d’œuvre » d’Auguste Perret et des théories qu’il incarna.
Critère 2 : De par son ampleur et de par le large éventail des architectes qui sont intervenus au Havre en intégrant des règles définies par Perret, la reconstruction du Havre a été un vaste champ d’expérimentation sur la conception d’une ville moderne et sur les nouvelles techniques de construction. Les échanges d’idées entre l’école Perret et les jeunes architectes influencés par les théories de Le Corbusier ont donné un tissu urbain unique en son genre, réunissant les qualités d’une ville classique et d’une ville moderne.
Critère 4 : La taille de la reconstruction du Havre, ainsi que la grande cohérence de son plan d’aménagement en font une ville symbole pour l’ensemble des villes européennes reconstruites. La volonté de l’Etat d’en faire une reconstruction exemplaire s’est manifestée par le choix d’Auguste Perret comme Architecte en Chef de la Reconstruction du Havre.
La Deuxième Guerre Mondiale est un fait majeur de l’histoire humaine du XXème siècle. Les destructions massives qu’elle a engendrées ont nécessité un effort sans précédent pour reconstruire l’Europe. La reconstruction du Havre illustre pleinement cette page tragique de l’histoire ainsi que les aspirations sociales et urbaines d’une société industrielle au début de la période des « Trente Glorieuses ».
Parallèlement, la ville reconstruite répond au critère d’authenticité exigé par l’Unesco, aucun bâtiment majeur n’ayant été dégradé de façon irréversible. Elle bénéficie aussi d’un outil de protection à travers la ZPPAUP, permettant de préserver et de valoriser le patrimoine inscrit.
Il faut aussi préciser que le Comité du Patrimoine mondial a récemment réorienté ses critères de sélection pour les sites européens déjà sur-représentés par rapport aux pays en voie de développement. Pour la France, seront étudiés en priorité les biens se situant sur des registres nouveaux, encore inexistants sur la Liste du Patrimoine Mondial. La présentation d’un bien du XXème siècle et particulièrement de la période d’après-guerre répond tout à fait à cette nouvelle orientation.
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