
Pierre Debeaux, architecte, penseur et créateur d’exception est décédé en janvier 2001 à Toulouse. Il est certainement, dans nos régions, l’architecte le plus inventif, le plus exigeant et le plus original de sa génération.
Comparable par sa profonde culture et par sa foi en la puissance révolutionnaire de l’art à Le Corbusier l’architecte ou à Xenakis, l’ingénieur musicien, il nous laisse une oeuvre d’une rare intégrité de pensée et d’une grande force plastique.
Cette figure de l’architecture et de la culture artistique d’après guerre à Toulouse doit aujourd’hui prendre la place qui lui revient dans notre histoire et nos mémoires de sorte que les générations actuelles, ainsi que le pouvoir politique et administratif prennent conscience de la valeur de l’oeuvre qu’il nous a laissée.
Ce sera également l’occasion de prendre en considération la valeur patrimoniale des architectures du XXème siècle et particulièrement celles des années 50/60 dont les meilleures ¦uvres sont aujourd’hui reconnues par tous les professionnels et amateurs d’architecture.
Pierre Debeaux et le béton armé
Pierre Debeaux est un des rares architectes à avoir toujours privilégié l’emploi du béton brut de décoffrage. Il aimait ce matériau pour sa plasticité et ses qualités tectoniques, parce qu’il lui permettait le développement d’une architecture tout à la fois massive, sculpturale, et aérienne.
Seul le béton armé permet en effet de développer toutes les ressources structurelles et plastiques des voiles minces et des surfaces réglées à double courbure de type paraboloïde hyperbolique. Ces surfaces à la fois droites et courbes, souples et tendues qui parlent à la raison et à la sensibilité satisfaisaient en Debeaux le géomètre et l’artiste.
Mais il aimait aussi le béton armé pour ce qu’il peut avoir de rude et d’austère, comme si, ainsi traité, il était le seul matériau qui puisse être élevé à la dignité de la pierre. Mais là où l’on pourrait s’attendre à un certain brutalisme associé souvent à l’usage du béton brut, Pierre Debeaux atteignait au contraire à une douceur et à une harmonie quasi orientale : son béton y est finement coffré formant comme un voile qui joue avec la lumière.
Et si les piliers monumentaux de la caserne J. Vion paraissent exalter ou dramatiser la pesanteur à la manière romaine, c’est par le jeu des plans libres, des saillies inattendues, des escaliers aériens, des dalles qui semblent se détacher des murs et flotter dans les aires comme en apesanteur que Pierre Debeaux grâce au béton armé peut déployer tout le raffinement de son art, un béton transcendé par cette harmonie des rapports et des proportions qui signe toute grande architecture.
Mais l’homme avait de plus une compréhension intime de ce matériau composite au point qu’il réalisait lui-même certains éléments particuliers, comme les cheminées intérieures, pour en tirer les formes les plus libres et inventives, à la manière d’un sculpteur, laissant ensuite à l’entreprise le soin de revêtir de béton la structure-sculpture qu’il avait patiemment tissée de ses mains.
Les seules architectures auxquelles cette oeuvre puissamment originale peut être finalement comparée sont celles de la maturité Corbuséenne et en particulier le couvent de la Tourette et les réalisations d’Ahmedabad et de Chandigarh en Inde, oeuvres coulées toute entière en béton brut de décoffrage.
On y retrouve ce même béton vibrant du travail des hommes, spiritualisé par la lumière, résonnant par la franche géométrie qui résonne en harmonies quisi musicales. C’est ce béton qu’aimait Pierre Debeaux par dessus tout, c’est lui qui l’attachait à la terre et le menait vers le ciel lumineux de l’esprit, terrien et mustique à la fois, c’était là sa pierre, celle du moderne héritier des maîtres d’oeuvres romans.
...une intuition fondamentale entre art et science
On trouve au coeur des recherches de Pierre Debeaux l’intuition fondamentale d’un principe générateur d’harmonie. Ce principe qui implique indissociablement l’espace et le temps, c’est l’énergie.
Cette intuition, qui est celle de l’artiste et non du géomètre, se trouve confirmée par la relation établie scientifiquement au début du XXe siècle par Albert Einstein entre la masse et l’énergie, puis entre l’espace et le temps. D’où le pont qu’à partir des années 60 Pierre Debeaux ne cessera de vouloir établir, par la géométrie, entre l’art et la science de son temps.
C’est dans cette perspective qu’il faut resituer les recherches sur les structures spatiales auto-tendues qu’il développe à partir de 1965.
Ce qui distingue les recherches de Pierre Debeaux de celles de ses prédéceseurs tient dans un contant effort pour déployer dans l’espace au moyen de fléaux obliques et de tirants des énergies antagonistes dont la charge verticale qu’elles reprennent n’est plus que le prétexte : mais c’est surtout par la prise en compte de l’énergie potentielle de flexion de ces fléaux qu’il révèle une part de l’énergie propre aux matériaux eux-mêmes.
Pierre Debeaux développe une véritable philosophie structurale touchant aussi bien la nature que les arts.... ... L’oeuvre de Pierre Debeaux reste incompréhensible si l’on en exclut cette quête proprement artistique qui vise le déploiement d’une tension, d’un dynamisme interne à l’oeuvre, composée selon un équilibre, une eurythmie, une symétrie, où la plus grande énergie se trouve ramassée et contenue dans une forme qui nous paraît alors comme suspendue hors de l’espace et du temps.
C’est le propre de la beauté que de nous élever au-dessus de l’espace et du temps immédiat pour nous plonter dans un état de conscience où l’espace nous paraît s’étendre à l’infini et le temps ralentir jusqu’à s’immobiliser. Ces structures jouent sans cesse de cette illusion spécifique, une impression de suspension en apesanteur, tout en déployant un dynamisme et des qualités esthétiques tout à fait exceptionnelles....
Si les recherches de Pierre Debeaux sur les structures auto-tendues n’ont que très peu d’applications structurelles dans le bâtiment, et restent essentiellement métaphoriques du point de vue de la recherche scientifique.
Elles sont par contre exceptionnelles sur le plan artistique intégrant d’une part, grâce à l’intégration de la flexion, le cinétisme de leur déploiement dans l’espace et établissant par la multiplicatin des fléaux une synthèse entre les structures auto-tendues et les surfaces réglées de type hyperboloïde. Les apports essentiels de Pierre Debeaux dans ce domaine sont donc avant tout artistiques, mais aussi philosophiques et géométriques.
Stéphane Gruet Architecte, Philosophe, Directeur du Centre Méridional de l’Architecture et de la Ville
Description de l’exposition
Cette exposition comprend sur 300 m2 de surface,
des photographies des oeuvres (par entre autres Jean Dieuzaide et Christian Cros),
un ensemble d’éléments graphiques permettant de comprendre les projets présentés,
des documents graphiques originaux,
un film vidéo sur l¹¦uvre de Pierre debeaux, avec de nombreux témoignages de personnes l¹ayant cotoyé,
des maquettes de certaines ¦uvres réalisées à Toulouse : caserne Jacques Vion et villa rue Jean Arlaud,
des maquettes, photographies des expériences sur les structures dynamiques.
des maquettes et exposés sur les expériences liées à la perspective.
un exposé didactique sur les recherches mathématiques avec documents graphiques originaux.
des maquettes et représentations photographiques des ¦uvres réalisées pour le musée des Augustins.
Oeuvres de Pierre Debeaux
Ecoles de la Ville de Toulouse (Ecoles Jolimont, Sept Deniers, Maternelles Fabre, Port Garaud, Jules Julien, Molière), avec Roger Brunerie, architecte de la ville de Toulouse (1951)
Bâtiments de l¹Observatoire du Pic du Midi de Bigorre (1951-1963)
Bâtiment Interministériel du Pic du Midi - émetteur RTF, locaux de la Météorologie Nationale et de la Navigation Aérienne (1957-1963)
Château d¹eau de l¹Hôpital Marchand, Toulouse (1963)
Caserne des pompiers Jacques Vion, Toulouse (1966)
Maison Chanfreau, Toulouse (1966)
Maison Mingaud, Limoux (1969)
Maison Pham Huu Chanh, Clermont le Fort (1971)
Maison Pradier, Lavaur (1976)
Maison Marty, Esperaza (1978)
Flèche du Monument à la Gloire de la Résistance, allées Frédéric
Mistral, Toulouse (1971)
Organisation
Le Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement de Haute Garonne, le Centre Méridional de l’Architecture et de la Ville, l’Ecole d’Architecture de Toulouse et l’Ordre des Architectes de Midi-Pyrénées, unissent leurs efforts pour réaliser une grande exposition autour de Pierre Debeaux, l’homme, l’architecte, le penseur et l’artiste dans son époque.
Cette exposition est programmée en premier lieu en mai 2003 au Centre Méridional de l’Architecture et de la Ville. Mais l’intérêt de cette exposition excède la seule région Midi-Pyrénées, et devrait intéresser d’autres centres d’architecture en France et à l’étranger. Elle sera donc conçue pour être itinérante et contribuera ainsi au rayonnement artistique et culturel de notre Ville et de notre Région, qui ne sont pas moins riches que d’autres en créateurs d’exception.
Partenaires du Centre :
Le CAUE 31, l’Ecole d’Architecture de Toulouse, l’Ordre des Architectes et la Maison de l’Architecture de Midi-Pyrénées, le Ministère de la Culture, la Ville de Toulouse, le Conseil Général de Haute Garonne, le Conseil Régional Midi-Pyrénées. Partenaires privés : Junckers, S.D.E, Spots 31
Centre Méridional de l’Architecture et de la Ville (du lundi au samedi, de 13h à 19h - Entrée libre) - Fermé en Août 5, rue St Pantaléon - 31000 Toulouse Tél : 05 61 23 30 49 - Fax : 05 61 21 90 53 Email : aera-com@wanadoo.fr - Site : http://cmav.free.fr Contact : Patricia GRAND

Les éditions AERA/POIESIS vous font part de la sortie de l’ouvrage POÏESIS Cahier Critique n°1 :
Pierre Debeaux architecte
(1925 - 2001)
L’artiste et le géomètre
Pierre Debeaux a réalisé le bâtiment interministériel ainsi que l’extension des services administratifs de l’Observatoire du Pic du Midi et les habitation du personnel RTF à Bagnères de Bigorre, la caserne des pompiers Jacques Vion de Toulouse, le monuments aux martyrs de la résistance à Toulouse ainsi que de nombreuses maisons en pays d’Oc.
Disponible depuis le 3 janvier
Format 24,4 x 24,4 cm
104 pages
prix public de vente : 15 euros (hors frais de port)
Nombreuses illustrations couleurs
N° ISBN : 2-9518953-1-3
Editions AERA/Poïésis
5 rue Saint Pantaléon
31000 Toulouse
Tél. : +33 (0)5 61 21 61 19 Fax : +33 (0)5 61 21 90 53
e-mail : aera-diff@wanadoo.fr
Contact : Carine Alonso
Communiqué de presse :
Ce premier Cahier Critique de la revue POIESIS s’engage à faire découvrir l’œuvre d’un des architectes français les plus puissants et originaux de la seconde moitié du XXème siècle. Ceux qui ont connu Pierre Debeaux se souviennent d’un artiste intransigeant et d’un géomètre rigoureux habité par la passion du “maître d’œuvre“, obstinément tendu vers son but, comme un enfant seul à la recherche d’un trésor. Intérieurement animé par une grande tension créatrice, il tirait de tout ce qu’il touchait des formes nouvelles et n’avait de cesse qu’elles se réalisent dans la matière et la lumière.
Pythagoricien en ce que la beauté du monde était pour lui d’essence mathématique, passionné de physique moderne et de musique contemporaine, il poursuivait une sorte de musique des sphères qu’il exprimait dans la matière austère et rude du béton armé.
A une époque où tant d’artistes, soit visent le beau et le perdent immanquablement, soit s’en détournent et se perdent eux-mêmes, Debeaux, tel un maître d’œuvre cistercien, sans jamais viser le beau pour lui-même, l’a souvent approché ; comme s’il ne voyait dans la beauté que l’apparence de l’infini, et ne visait l’inaccessible que pour mieux en capter les reflets.
L’exploit spéculatif demeurait ainsi une quête presque mystique à laquelle il sacrifiait beaucoup, une sorte de magie de l’art dont il cherchait les arcanes dans les mathématiques. On comprend que s’il pouvait avoir quelques affinités avec le héros de Cervantes, c’est que lui-même concentrait les aspirations les plus hautes en un temps où tout le monde s’en moque. C’est cette exigence tyrannique qui lui imprima jusqu’à la fin une tension psychique excessive, mais c’est en même temps cette vie, ce désir insatiable, ce vertige créateur d’un esprit empreint d’exigence et de rigueur, qui a donné naissance à ce que nous tenons pour quelques-unes des œuvres d’architecture les plus fortes que nous puissions voir dans ce pays mi-gascon, mi-occitan dont il est l’enfant. Des œuvres que je place sans hésiter au côté de celles de Le Corbusier, comme celles de son petit frère du Sud. Et si l’histoire de l’art ne se résume pas à une histoire des styles mais contribue à célébrer cette mémoire de l’esprit que sont les vraies œuvres d’art, alors cette œuvre fougueuse, ascétique, sensuelle et spirituelle doit y trouver sa place.
Voir en ligne : Ouvrage sur Pierre Debeaux
Je reconnais sous ces traits le bonhomme qui m’impressionnait beaucoup petite quand il s’enflammait, clamant des choses incompréhensibles et me laissait muette de crainte et de respect. C’était lui qui avait inventé notre maison, ce curieux assemblage de cloisons mobiles, de verre brut, de bois chaleureux et de béton sur lequel mes doigts retracaient les veines des planches mal dégrossies. C’était lui, m’avait dit mon père, qui avait fini de coller les lamelles de ce plafond qui nous faisait penser, mes frères et moi, à un circuit automobile aux pistes multiples et minuscules. L’idée de la pelouse sur le toit qui grillait, plus près du soleil, c’était encore lui... Et nous, nous habitions la "maison du fada" sans bien savoir s’il sagissait de mon père ou de son concepteur.