par Guidu Antonietti di Cinarca
Charles-Edouard Jeanneret est parvenu, grâce à la conscience de la force morale de sa mission, au moyen de plans utopiques manifestes, traités, conférences, dessins, à créer l’idée d’une ville radieuse, sans commandes, sans budgets, sans clients, sans chantiers, sans bâtiments. Bref le Paradis sur la terre ! Bravo l’artiste, mais honte au démiurge.
En 1932 Le Corbusier publia "CROISADE ou le crépuscule des académies ", un pamphlet anti-académique et une proclamation en faveur de l’ Architecture Moderne qui oserait affronter "la clameur de l’Acropole "pour renoncer à la négation du vide, à l’amnésie, aux valeurs prônées par les "gens du Nord " : les maîtres du Bauhaus. Polémiquant avec les Architectes français les plus traditionalistes, avec les professeurs de l’École des beaux-arts, l’essai corbuséen réveilla au sein du Mouvement Moderne un conflit Nord-Sud qui faisait fi du caractère soit distant International de cette doctrine révolutionnaire prétendument universelle. Des le début du 20 ième siècle déjà les historiens allemands Aloïs Riegl et Wilhelm Worringer souhaitaient débarrasser l’esthétique germanique des mauvaises herbes du dogme néo-classique gréco-romain.
Cette attitude paradoxale valut à Charles-Edouard Jeanneret quelques désapprobations et rappels à l’ordre de la critique rationaliste française et internationale. Aussi bien de Pierre Vago, le rédacteur en chef de le toute jeune revue " L’Architecture d’Aujourd’hui ", que du poète tchèque Karel Teige.
L’explication de cette posture provocatrice réside sans doute dans la personnalité même du maître suisse qui en 1913, choisi Athènes et Rome comme destinations de son voyage en Orient. Une façon de privilégier les valeurs esthétiques antiques sur celles du fonctionnalisme, la proportion, la composition, la forme, sur le machinisme. Cet autodidacte, insatiable de culture classique, n’avait pas suivit de cours académiques. Les logiques constructives, distributives, fonctionnelles ne vinrent que plus tard, dans ses réflexions théoriques.

Le Divan de l’appartement de Marcel Levaillant, 1917
Fondation Le Corbusier
Il faut se souvenir que dans les années trente, Le Corbusier était membre du "Comité Central d’Action Régionaliste et Syndicaliste", un groupuscule planiste, qui publia la revue " Prélude " et qui rêvait de rassembler dans une même fédération les états latins d’Europe. Une prémonition du fédéralisme méditerranéen, du pan-latinisme mussolinien, que Terragni, otage ou complice illustra brillamment. Ce choix idéologique paradoxal s’inscrivait dans ce contexte culturel et politique de circonstances. Les Ambiguïtés des convictions totalitaires des ces années là, communisme, fascisme, apparemment contradictoires, montraient que la pratique de l’Architecture était forcement politique. Le Corbusier rousseauiste choisissait le sud comme cadre idéal de société des hommes. ( Jean Jacques Rousseau, suisse aussi avait au 18 ième siècle déjà, redigé une constitution pour une île de méditerranée : la Corse, cadre suposé d’une société idéale ).
L’Architecture, l’Urbanisme pour la première fois mettaient consciemment en formes des idées qui dépassaient le strict cadre de la discipline Urbanistique. En 1933 eut lieu le quatrième congrès du CIAM à Athènes. A partir des résolutions du congrès, Le Corbusier rédigera la Charte d’Athènes.
Plus tard en 1965, après avoir tracé les beaux espaces de la capitale d’un état démocratique du sud en Inde nouvellement débarrassé du joug colonial cet homme du nord de tradition calviniste mourut dans la méditerranée, dans ses flots même, après une tragique noyade au Cap Martin, le 27 août. Dans cette mer, bleue bien sur, mais multicolore aussi ( couleur de vin, suivant le Sicilien Leonardo Sciascia, et rouge pour Nicolas de Staël, le Niçois d’adoption ) qui avait enfanté des Parthénons polychromes, il le savait.
Les couleurs avaient obsédé l’Architecte plasticien durant toute son existence, lui qui prétendait que les cathédrales étaient blanches. C’était en fait des couleurs du Sud !

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