Tadao Ando, 61 ans. Maître de l’architecture japonaise, ce combatif introverti construira le musée de François Pinault.
Ce Japonais coiffé comme Philippe Sollers, assis à la terrasse du café Beaubourg, c’est lui qui va construire, à la pointe de l’île Seguin, le musée d’Art contemporain. Comme un rescapé, il serre contre lui un sac râpé de la marque Hunting World, parce qu’il arrive tout droit de l’aéroport de Roissy. Le sac de voyage contient une monographie, sa trousse de toilette, une chemise de rechange. Une de ces chemises blanches à col vicaire qu’il affectionne. Devant une tasse de thé, il attend l’inauguration de l’exposition Jean Nouvel. Un ami.
C’est donc lui qu’a choisi François Pinault pour son grand chantier. « Des chefs d’entreprise célèbres, Giorgio Armani, Luciano Benetton, me téléphonent à Osaka. Ils veulent me commander quelque chose... » C’est Karl Lagerfeld qui a présenté Ando à François Pinault. Au départ, Pinault souhaite bâtir une maison d’hôte à Château-Latour, dont il est propriétaire. Finalement, il commande un musée, pour ranger sa collection de tableaux. « Une chapelle gothique à l’extérieur, romane à l’intérieur. Qu’on se sente meilleur en sortant. » Tel est le laconique cahier des charges du Breton. Un lieu de culte, en somme, une église pour le salut de son âme. Commandé à un spécialiste des lieux de méditation, qui, à Paris, a construit celui de l’Unesco.
Tadao Ando et François Pinault se ressemblent : deux brutes émotives de petit format, deux autodidactes timides de modeste origine. Ando n’a aucun diplôme. A 14 ans, il réalise sa première construction. Avec l’aide de charpentiers, il agrandit la maison de sa grand-mère, dans un quartier populaire d’Osaka. D’abord, il dessine un étage supérieur. Puis il participe à la construction.
Son destin est singulier, dans tous les sens du terme. Tadao a un frère jumeau. A la naissance, les parents gardent l’un, abandonnent Tadao à sa grand-mère. Petite commerçante d’Osaka, elle est absorbée par sa tâche. « Leader des cancres de mon quartier », il grandit entre les champs de la périphérie urbaine et les ateliers d’artisans du voisinage. Tôt, Tadao mène sa vie : à 11 ans, il subit une petite intervention chirurgicale. Sa grand-mère fait la réservation, règle la facture. « T’accompagner ne servirait à rien », dit-elle. Il passe la nuit à l’hôpital sans bras protecteur et rentre par lui-même. « Le sang coulait à flots. Là, j’ai compris qu’il faut savoir vivre en solitaire. »
D’abord, il apprend à se défendre. Visage plat, yeux de grenouilles, Tadao Ando pourrait jouer un soldat médiéval dans un film de Kurosawa. Livré tôt à la peur, c’est un combatif : il est dur, peu sentimental. D’ailleurs à 17 ans, il devient boxeur professionnel. « C’était facile pour moi : j’étais très bon en bagarre. » En fait, il désire voyager. Seuls les sportifs peuvent alors sortir du Japon. Sur une photo des années 50, on voit un gamin sur un ring, gants aux poings. Il dispute une dizaine de combats. Visite la Thaïlande, dont il découvre les temples bouddhistes.
L’année suivante, il arrête la boxe. Nouveau combat : il veut être architecte. Il le devient en autodidacte, d’une façon très personnelle. Il se construit seul toujours, il n’a pas de soutien. « Je n’avais rien à perdre. J’étais isolé, mes copains avaient rejoint les universités de Tokyo ou de Kyoto. » A l’université, le diplôme s’obtient en quatre ans. Ando achète tous les livres du programme. Et les absorbe en une seule année. Chez un bouquiniste, il a découvert un livre, qu’il dissimule afin que personne ne l’achète. Chaque jour, il vient copier des plans. Il finit par acheter ce livre précieux, rédigé en français. Il est consacré à Le Corbusier. « Sa manière d’exister m’a intéressé. » Non seulement ses constructions, mais son histoire séduisent le jeune Japonais. Hyperorgueilleux lui aussi, Le Corbusier s’est fait tout seul : même son nom il l’a inventé. « Il a souvent échoué, dit Tadao Ando, mais il a eu le courage de continuer. »
Le Corbusier devient son maître. En 1965, le Japon s’ouvre. Tadao Ando décide de rendre visite à son héros. Il prend le bateau à Yokohama. Pékin-Moscou-Berlin par le transsibérien. Débarque à Montmartre en septembre 1965 après dix jours de voyage. Le Corbusier est mort le mois précédent à Roquebrune-Cap-Martin. Le Corbusier disparu, Ando visite ses bâtiments. A pied. « Les voyages m’ont formé. Physiquement, on se déplace, il y a la solitude, la réflexion que permet la solitude... l’angoisse. Qui est le point de départ de la création. » Il n’étudie pas l’architecture, il se l’incorpore. Pavillon suisse, à la Cité universitaire... Villa Savoie, à Poissy. Seul encore. Un jour et demi de marche : « J’étais habitué à la marche, et le soleil se couchait tard. J’étais fauché... Ça grave les choses dans le cerveau... » Lorsqu’il arrive à la villa, il ne peut la regarder que des grilles. Elle est en ruine. A Marseille, il visite l’Unité d’habitation. Et l’abbaye de Sénanque. « Alors est née en moi la volonté de rechercher un espace d’une grande intériorité. » Le corps à corps solitaire se poursuit à Rome, à Athènes, en Afrique, en Inde. Le Panthéon, avec son dôme qui laisse entrer la pluie, l’impressionne. « L’architecture, il faut la ressentir charnellement... » Enfant grandi sans protection ne la ressent-il pas avec plus d’acuité ?
Cet apprentissage singulier achevé, il réalise des maisons à Osaka. Tout de suite très Ando. « Chaque projet, avec lui, est un combat », dit une amie. Construite sur un terrain de 57,3 m2 en 1975, Row House est minuscule. Un ashram de poche tourné vers le ciel, une boîte à attraper la nature. Le soleil, le vent, la pluie pénètrent au coeur de la maison, par la cour centrale. Dans cette maison, on habite l’univers plus que la ville. Un tour de force : le cloître d’Ando exclut le chaos urbain d’Osaka. En béton vibré, protecteur et doux comme des bras. « Son béton est une peau, dit l’architecte Denis Valode. Il l’a poétisé. » Inventeurs de ce matériau, les Français admirent celui du Japonais. « Un petit miracle », note François Barré, ex-directeur de l’architecture. « Le plus beau béton du monde », renchérit Jean Nouvel.
Au Japon, Ando est plus qu’une star : il est écouté. Sans diplômes, on n’est rien dans ce pays. Tadao Ando n’en a aucun, et pourtant, depuis 1991, il est professeur titulaire à la prestigieuse université de Tokyo. « Le signe que le Japon change en profondeur », dit-il. Il réalise églises, temples, musées, théâtres... Des havres, toujours. Lorsque le 17 janvier 1995, la terre tremble à Kobe, Ando voit les images à la télévision, de Londres. Il ne comprend rien... Puis pleure sans s’arrêter. Le chaos, les morts sont la conséquence de choix économiques. En juin 1995, il reçoit le Pritzker Prize et l’argent qui va avec. Il l’offre aux orphelins de Kobe. Aux enfants seuls. Sans client, cette fois, il réfléchit à la reconstruction des bâtiments. Collecte des fonds pour couvrir la ville d’arbres à fleurs blanches, en souvenir des disparus.
Dans son pays, on s’incline devant lui, pourtant si atypique. Qui, de François Pinault ou de Tadao Ando composera avec le mauvais caractère de l’autre ? Yumiko Ando, la femme de Tadao, dit que c’est un ours assez renfermé, au coeur aussi pur que celui d’un enfant rêvant d’un monde meilleur.
L’interview de Ando sur Archrecord
L’interview de Ando sur Designboom
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