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Denise Colomb

Femme et photographe


Denise Colomb, 100 ans et l’émotion intacte

PARIS (AFP) - "L’émotion totale : voilà ce qui fait une photographie". Denise Colomb dont les portraits de Giacometti ou des forts des Halles sont devenus des icônes, fêtera ses 100 ans le 1er avril, sans que l’émotion ne cesse de la tarauder.

Dans son appartement parisien, face au musée Picasso, c’est une délicieuse dame au teint rose et rouge à lèvres framboise, la natte grise enroulée sur la tête, une écharpe indienne noir et or jetée sur l’épaule, qui vous reçoit, droite comme un "i".

"On me prépare une énorme fête à la mairie du IIIe. Avec mes trois enfants, huit petits-enfants, et 18 arrières ! Et puis, on prépare une exposition très importante à la Galerie (de son neveu) Albert Loeb, à partir du 6 avril. J’espère que je tiendrai jusque-là".

N’étaient cette série de portraits d’un Antonin Artaud replié sur son monde à part, ces objets d’art primitif témoins d’une curiosité pour des univers lointains, et qui ornent un appartement sans prétention, on se croirait dans un salon de thé.

A la première question, pourtant, les sourcils se rapprochent, le regard se fiche droit dans vos yeux, douloureux. "Nicolas de Staël ? Ce souvenir est si fort que j’en frémis encore. Il m’avait demandé de le photographier. Quand je l’ai vu, j’ai eu un choc, une vision, comme un rêve éveillé et prémonitoire de son suicide".

Une vision que traduit bien "Vertige", le plus célèbre portrait du peintre photographié en contre-plongée, à l’oblique, érigé comme le mat d’un voilier oscillant, comme un arbre dressé résolument vers un ciel incertain, menaçant.

"Tous les peintres qui le connaissaient ont été bouleversés en apprenant sa mort, car nous découvrions à quoi pouvait mener la passion de la peinture".

La gorge se serre, les mains se nouent. "C’est trop fort. Ca me fait mal".

Comment est-elle venue à la photographie ? "C’était en 1935. Mon mari, qui était ingénieur du génie maritime, était envoyé en mission à Saïgon. Lors d’une escale en zone franche, il m’avait acheté un petit appareil de photo, avec lequel j’ai fait mon premier portrait +Jeune Femme Radé+".

Portrait qui trace la nouvelle voie de cette jeune femme, née Denise Loeb, d’abord vouée au violoncelle -elle entre au Conservatoire de musique à 18 ans-, mais qu’un trac épouvantable éloigne des représentations.

C’est avec Antonin Artaud qu’elle débute en 1947 une longue série de portraits d’artistes. Son frère, le galeristes Pierre Loeb, l’introduit auprès de peintres et sculpteurs. Elle les immortalise.

"Je me vidais totalement de mon ego, pour mieux recevoir. Mon mari et moi nous étions un peu +zen+. Et c’est en me vidant que j’ai reçu tant de beaux regards : Ernst, Picasso ou Bram Van Velde", raconte-t-elle.

"Mais je pense aussi aux personnes que j’ai rencontrées à Haïti, à l’instigation de Césaire et où la misère m’a tellement frappée, ou encore aux pêcheurs de l’Ile de Sein ou aux forts des Halles. Plus je m’effaçais, plus ils prenaient corps".

Entre deux missions à l’étranger, Denise Colomb découvre, le temps d’un portrait, le sculpteur Laurens, "tellement modeste, tellement profond", la drôlerie de Calder ou l’immense auto-satisfaction de Vasarely. "Autour de Vasarely, il n’y avait que des Vasarely. Il en était nourri et cela ressortait par ses lunettes".

Quand à Mathieu, ce royaliste "dont je n’aimais pas la moustache, je l’ai photographié de dos".

"Que voulez-vous : un jour un reporter m’a demandé ce qu’était la beauté. Du tac au tac j’ai répondu : la chair de poule. En nuançant, je dirais que c’est l’émotion totale. Pour moi, une photo réussie, c’est une photo bien cadrée, avec des noirs, des gris, des blancs bien répartis, mais avec une émotion à l’intérieur".



Mise en ligne le mardi 2 avril 2002 par aROOTS
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