Cet essai a pour but d’analyser de manière générale des relations de l’individu à l’espace à partir d’une approche des objets, autant architecturaux que personnels, à partir des notions de territorialité telles que l’orientation et l’identification spatiale, en regard des processus d’appropriation et d’usage. Commençons par définir ce qu c’est qu’un espace.
Bien qu’il existe plusieurs usages de ce mot, comme celui de l’espace tridimensionnel et celui de l’espace comme « champ de perception », ces définitions semblent limitées puisqu’elles ne correspondent pas à la totalité de l’expérience spatiale intuitive. La définition de l’espace qui nous importe le plus ici est donc celle qui constitue l’habitation. Ce qui entend qu’en plus d’une définition mathématique de l’espace, ce sont des situations concrètes qui nous intéressent car elles concernent l’homme directement.
Cela nous amène à la notion de l’habiter de Heidegger qui dit que l’habitation est « la façon dont tu es et dont je suis, la manière dont nous autres hommes sommes sur cette terre ». Selon Norberg-Schultz, l’habiter est quand l’homme arrive à s’orienter dans et à s’identifier à un lieu. C’est expérimenter sa signification. A force d’analyser la nature, nous comprenons donc que la demeure humaine commence avec l’homme qui se trouve entre ciel et terre. Il s’agit là d’une vieille notion existentielle dont l’écho date du moment où l’homme a compris qu’il fallait s’abriter pour continuer à exister.
"Espergos choisit deux jeunes arbres espacés l’un de l’autre de quelque pas. Se hissant l’un sur l’autre, il le fait courber par le poids de son corps, attire le sommet de l’autre à l’aide d’un bois crochu et, joignant ainsi les branches des deux arbres, il les lie ensemble avec des joncs ». Viollet le Duc, une description de sa cabane primitive
« Les écoles ont commencé par un homme sous un arbre qui n’a pas su il était un professeur, discutant sa réalisation avec quelques-uns uns qui n’ont pas su qu’ils étaient des étudiants. Les étudiants ont transcrit sur ce qui a été échangé et la façon dont il était bon d’être en présence de cet homme. Bientôt les espaces ont été érigés et les premières écoles ont vu le jour ».
L.I. Kahn
Ces deux passages nous révèlent que, quel que soit le type d’habitation, nous nous identifions à notre environnement. Avant de construire, l’homme choisit son lieu d’implantation en s’identifiant à quelque chose : un arbre, un objet, un fleuve ... Ainsi, ces objets comprennent une qualité concrète. L’homme s’abrite pour se sécuriser et les objets avec lesquels il s’identifie lui permettent de se repérer ; en effet, ne pas s’orienter dans son milieu implique se perdre. En outre, étant donné l’accroissement de nos besoins, ce concept de l’habiter devient nettement plus complexe lorsque nous l’appliquons à notre mode de vie actuelle. Si nous acceptons l’architecte en tant que décideur principal dans la construction de l’habitat, l’étude de ces besoins semble appartenir au travail de l’architecte dans le sens où une connaissance des besoins conduit à une compréhension de ce qui est utile pour l’usager. Le Petit Robert définit un besoin comme une « exigence née de la nature ou de la vie sociale » ; c’est ressentir la nécessité et / ou l’aspect utile d’un objet, d’une ambiance (avoir besoin de calme, de repos...) Pour l’architecte, la mise en forme d’un édifice sans considérer l’homme est impossible, le faire serait réduire l’architecture à un métier uniquement formel, à une image. L’homme habite sur cette terre et sous le ciel, non pas dans un tableau. L’architecture devrait être invisible, elle devrait s’effacer dans son milieu car elle en fait partie. Mettre en forme implique donc une considération des besoins de l’usager qui eux fabriquent le contenu de l’édifice - les usages.
Il est clair, certes, que les usages de l’espace sont primordiaux à considérer dans la conception architecturale, mais ce qui font les usages c’est le rapport entre l’usager et l’objet qu’il s’approprie. Comme l’objet permet le repérage d’une personne sur un territoire, il existe une hiérarchie d’objets qui, délimitant l’espace, créent ainsi plusieurs échelles territoriales (l’espace personnel, public ...). L’espace personnel prime ici sur d’autres puisqu’elle relève d’un rapport affectif direct avec l’usager. Il s’agit d’un territoire propre à lui au sein duquel il s’entoure d’objets qui qualifient son environnement et marquent son identité : vêtements, chambre, maison, voiture, bureau... En effet, H. Faure exige que « ce soit près du corps que se situent les objets évoquant les êtres chers, ou, si cet espace n’est pas suffisamment sûr, sur le corps du sujet ». C’est pourquoi la compréhension de cette relation usager / objet est d’une telle importance. Non seulement l’architecture est composée d’objets, mais, à une différente échelle, elle est l’objet.
Etude de cas : commentaire d’image

Vue intérieure de la ferme jurassienne à la Sagne (Faces)
Nous employons ici une image qui révèle à la fois des espaces de nuit et des espaces de jour. Il s’agit d’une ferme jurassienne à La Sagne qui date d’environ 1736, réhabilitée par Philippe Gueissaz. Article de Martin Steinmann paru dans Faces : journal d’architectures, numéro 18, hiver 1990. L’intérêt de choisir un habitat réhabilité est parce qu’il implique un changement de programme du fait de la transformation d’une mode de vie. Steinmann soutient la méthode de réhabilitation de Gueissaz en affirmant que toute réhabilitation doit rendre « l’ordre ancien ... reconnaissable dans l’ordre nouveau ».
Il défini ainsi cette ferme comme un palimpseste qui sous la lumière fait apparaître l’ancien texte effacé. Le projet prend donc forme à partir d’une mise en relation de ce rapport ancien programme / nouveau programme. L’argument que maintient Steinmann, c’est que la transformation d’un habitat ne doit pas être réduite à la conservation d’une carapace à l’intérieur de laquelle se trouve, si j’ose dire, un musée Guggenheim de Bilbao. Voilà l’importance d’un contenu. Passons donc à une description de cette image pour aboutir à une compréhension du rapport usager / objet qui entre en jeu dans la transformation comme réponse aux usages nouveaux.
A part sa carapace, les seuls éléments restant de la construction sont les murs intérieurs au sous-sol. Alors, l’image comprend des espaces entièrement conçus par l’architecte (respectant la typologie ancienne). Le programme consiste en la création d’espaces pour une famille de quatre sur deux niveaux habitables qui diminuent en fonction de la pente du toit. A travers cette photographie, nous sommes tout de suite frappés par l’originalité de ce qu’elle représente comme habitat. Elle nous rappelle une salle à manger, la présence d’une cuisine au fond, une mezzanine mystérieuse et même une salle d’attente.
Commençons, alors, par les escaliers. Ces quatre espaces ci indiqués sont différenciés par une division, à la fois latérale et verticale, qu’effectuent les deux escaliers posés au milieu du niveau. En effet, c’est la seule réponse à la demande de trois chambres au dernier niveau (l’espèce de mezzanine). Selon Steinmann, ils « servent de correctif à un espace qui s’écoulerait sinon comme un fleuve à travers toute la maison ». L’aspect étrange de ces escaliers semble donc ne pas venir du seul fait qu’ils divisent un grand espace libre en trois parties, mais plutôt parce qu’ils mènent directement, voire brutalement, aux espaces de nuit. Ils jouent donc un double rôle de mur et d’espace de transition. Mais, qu’en est-il de ce type de mur ? Comme il existe de nombreuses connotations par rapport au mur, soit négatives (l’enfermement), soit positives (la sécurité), il y a également beaucoup de types de mur en architecture, celui qui délimite, celui qui protége, celui qui enferme, celui qui soutient...
Péré-Christin explique que le mur fut toujours lié à notre histoire et nous est présent « dans tous les domaines psychiques ». Ces représentations mentales du mur « l’éloignent de sa dimension concrète pour lui donner valeur de symbole ». Cette aspect symbolique du mur indique qu’il n’est plus seulement matériel mais « peut [aussi] faire retour dans l’imaginaire et dans la pratique sous des formes nouvelles ». Ces escaliers forment des murs sous lesquels nous pouvons passer et autour desquels nous pouvons tourner - un mur autrement. Et par l’interprétation de la structure préexistante, l’architecte a réussi à créer un objet digne de multiples usages. Ceci est révélateur de la réussite d’une rencontre entre deux programmes sur un site pour réunir deux époques. En effet, l’architecte a préservé l’histoire et a assuré une évolution continue de l’habitat.
Ensuite, il existe un dernier élément architectural digne de commentaire. Indépendant des escaliers, il accentue cette dialectique entre haut et bas. Ce sont les fenêtres des chambres donnant sur l’intérieur de la pièce tripartie. Il est évidant que ces percements sont la seule source de lumière naturelle pour les chambres. N’ayant pas la possibilité de toucher aux façades, ils fut le seul choix du concepteur. Cette relation directe entre l’espace privé et public qu’entretiennent ces fenêtres semble tout à fait importante en ce qui concerne la qualité de l’habitat.
Ainsi, pour en revenir aux observations de Faure que « ça soit près du corps que se situent les objets évoquant les êtres chers », nous pouvons en déduire qu’étant donné que l’architecture est un objet à s’approprier, la faible limite entre privé et public (dans cette image) paraît fort représentative d’un rapprochement de l’espace personnel de chacun dans la famille d’aujourd’hui.
Simondon confirme cette constatation à travers son étude sur les automobiles. Il affirme que l’évolution de tout « objet passe par un stade abstrait » et plus nous évoluons plus se concrétisent les objets en un ensemble dont la signification les dépasse. Comme dans le langage où nous étions obligés de découvrir les mots avant de pouvoir les réunir en une phrase, voire un paragraphe, une suite d’idées, un argument. C’est ainsi comment nous sommes arrivés à intégrer les espaces de jour et de nuit. Cependant, cela est le cas non seulement par ce qui est de l’ordre architectural comme les escaliers, mais aussi par les objets apportés de l’extérieur par les habitants. A travers l’aspect hétéroclite des deux fauteuils antiques, autant par leur emplacement que par leur style, nous pouvons constater qu’« il n’y a plus exactement d’objets privés ... l’ancien, c’est, entre autres choses, la réussite sociale qui se cherche une légitimité, une hérédité, une sanction « noble ».
Steven Victor Mittelman
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