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Critiques d’aRchitecture

ESSAI D’ARCHITECTURE PUBLIQUE

INTERVIEW de Guidu Antonietti par Emmanuel Loi

Forum Architecture




"L’Architecture est un art disciplinaire" disaient les situationnistes. Il apparaît, en effet, que cet art obéit à un nombre fort élevé de tangentielles qui obèrent la libéralité de l’espace. Le champ spatial est construit, "tiré", attitré. Les conditions de construction sont historiques, les bâtiments redisent la mémoire, signent le cumul des formes déjà vues, balistiquement et plastiquement éprouvées. Il n’y a quasiment pas d’Architecture hétérodoxe. L’immeuble, la maison, l’habitat - quelle que soit la subversion des lignes - appartiennent au patrimoine formel et historique ; la nouveauté est une combinatoire nouvelle, supplémentaire, la tangibilité du cahier des charges en construction est si prégnante qu’il n’y a de coup de dés en archi que sur l’acquis. MARS a demandé à des Architectes aixois Archipel (G. Antonietti, M. Antonietti, F. Magnan, P. Degen) quelles étaient les incises de leurs travaux respectifs .

MARS : Quel est le type majeur de contraintes auxquelles vous êtes astreint en termes de commande pour un bâtiment public ? Qu’est-ce qu’un bâtiment public ? Qui en a la charge esthétique, y-a-t-il une "morale des formes" comme l’écrivait Schelling ?

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Guidu ANTONIETTI : En Architecture, tout est contrainte et liberté. Les contraintes d’inventer et la liberté de ne pas faire, s’interpénètrent sans frontière. Avant d’inventer il n’y a que contraintes, impossibilités, inhibition, et il ne doit y avoir, une fois le bâtiment projeté et surtout construit, que des libertés, que des possibles, bref l’expression d’une évidence, sinon le bâtiment n’est pas de l’Architecture, mais de la construction. Certes, on pourrait parler de contraintes financières, techniques, mais le peintre pourrait évoquer les dimensions de sa toile, et le sculpteur la résistance de son bloc de marbre, pourtant aucun n’en parle jamais, autrement que comme ses propres contraintes. Plutôt que d’évoquer nos obsessions, nous aimons les mettre en forme, et davantage encore dans des bâtiments publics, car ils s’adressent et sont dessinés pour les autres, pour tous les autres. Un bâtiment public c’est pour nous l’occasion de signer l’époque, voire de l’infléchir à défaut de la transformer. C’est donc une pratique culturelle et presque rien d’autre. La seule contrainte réellement incontournable que nous rencontrons, c’est le temps, le temps de concevoir, le temps de construire, le temps de vivre. Il paraît qu’après nous, nos bâtiments demeurent, nous n’y croyons pas beaucoup. Nous ne faisons pas dans l’intemporel, mais pour maintenant. Je figure mes angoisses aujourd’hui, quelqu’un va les construire demain, après-demain on les critiquera, et dans un siècle... bof ! Mais ce n’est pas après moi le déluge, c’est aujourd’hui l’orage, après moi l’éclaircie enfin !!! Il y a peut-être une morale des formes, mais la nôtre est du domaine réservé, secret professionnel. Réformer, déformer, donner forme, qu’est-ce que cela a-t-il à voir avec la morale, en tout cas il ne nous est pas possible d’en parler franchement, orgueil, puritanisme, je ne vous ai jamais demandé si vous aviez une morale de l’écrire ! Certes nos bâtiments ont des formes, j’espère quelles sont belles, et c’est vrai qu’elles correspondent à une éthique, que je ne peux pas vous exposer brièvement, et encore moins vous parler de notre stratégie, car vous savez sans doute qu’être Architecte aujourd’hui, c’est résister, ne pas se compromettre, se battre, c’est ce que nous faisons ! Payer pour être entendu, il n’en sera jamais question, nos bâtiments hurlent, rigueur, efficacité, et nos cartons pourtant sont remplis de ratures, d’échecs, d’erreurs. Bref, chacun sa morale !

M. : Quel est le souci majeur que vous rencontrer en construction ?

G.A. : Construire, c’est la damnation de l’Architecte, cruel destin que de mettre en œuvre ses rêves de pierres, cela coûte, cela pèse, cela est irréversible ! Vaut-il mieux élever des tranchées en l’air, ou errer dans un champ de ruines imaginaires ? Nous, nous avons choisi de construire comme des assiégés, et simplement, nous laissons les intellectuels à leurs atermoiements, les artistes à leurs narcissismes, les sociologues à leurs analyses, les ingénieurs à leurs logiciels, nos soucis ne regardent que nous-mêmes, nos bâtiments tout le monde . Nous, nous faisons, tandis que d’autres défont ce que les autres font !

M. : Toute proposition Architecturale tient compte d’un existant, le site, le matériau, les volontés préexistantes, les autres constructions environnantes, le financement . Quelle intervention est la plus forte, comment faites-vous pour tout concilier ?

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G.A. : Nous faisons ce que nos pouvons et des fois plus, des fois l’impasse ! Quand le site est plus fort que nous, il le demeure, quand il est inexistant, nous le rehaussons. Parlerait-on du site du Pont du GARD, s’il n’y avait pas eu le pont. S’il y a un génie du lieu, il se suffit à lui-même, et ça ne nous est jamais arrivé . Le matériau nous le choisissons pour ses contraintes, le béton ce n’est pas forcément gris, et c’est beau. Le fer ça se peint, la tuile, tous les bâtiments de PALLADIO en sont recouverts... Nous ne concilions rien, les résultats obtenus nous donnent à chaque fois raison, si nous nous trompons, il est trop tard et c’est triste ! Je vous parlais tout à l’heure de la damnation del’Architecte !

M. : Qu’est-ce qui distingue le bâti social de la demeure privée ?

G.A. : Rien, si ce n’est la manière d’aborder le problème. On n’habite pas plus mal en prolétaire qu’en bourgeois, et si on projette plus mal l’un que l’autre c’est que l’on n’aime pas sa "projétation", donc soi-même .

Les budgets H.L.M. sont souvent, toutes proportions gardées évidemment, tout aussi copieux que ceux d’un palais. Construire pour un nanti est souvent plus périlleux que de construire pour des gens modestes. La mégalomanie est le poison de l’Architecture, les chef-d’œuvres n’arrivent qu’après . La voilà la morale des formes que vous cherchiez tout à l’heure. Vous savez certainement que les chef-d’œuvres de l’Art Pharaonique ne sont pas comme on le croit, le résultat d’un esclavage forcené mais d’un consensus, de la foi religieuse de tout un peuple. Pour construire un chef-d’œuvre, ce n’est pas d’un budget carte blanche dont on a besoin, mais d’un consensus, et l’Architecte doit avoir un charisme capable de réunir toutes les données nécessaires à son œuvre, ça ne s’apprend pas, c’est inscrit dans sa biographie .

M. : Comment expliquez-vous que les réussites ou échecs de ces trente dernières années soient des immeubles de bureaux, l’Assomption du temple du travail ?

G.A. : Votre question est nostalgique ! Croyez-vous que les chaumières du Moyen Age étaient mieux que nos H.L.M. ? Pourquoi pensez-vous seulement aux cathédrales ? Vous voulez peut-être parler de l’échec du "mouvement moderne". Pour être bref, peut-être trop, je dirais que l’Architecture est sans doute l’Art qui s’inscrit le plus, malheureusement peut-être, dans la continuité, or dans les années 50, on a naïvement cru pouvoir tout balayer. Les thèses mécanistes engendrant tôt ou tard le goulag .Nos aînés ont cru sincèrement révolutionner le monde et se sont cruellement trompés, toujours la mégalomanie, comme Dieu séparant la lumière d’avec les ténèbres, ils ont voulu séparer l’habiter et le travailler, ils ont choisi l’industrie, comment faire autrement dans une époque de reconstruction ! Les H.L.M. sont réhabilitables, Jollivet et Anselme l’ont prouvé, les lotissements certainement pas ! Les deux cents logements de Pouillon à Aix-en-Provence n’ont pas pris une ride, c’est une réussite de ces trente dernières années. Quand l’Architecture est bonne, elle s’inscrit dans la durée. Le Corbusier, Pape du mouvement moderne, chantre de l’angle droit, aimait secrètement Gaudi ! Qu’avez-vous contre les temples et le travail, faire l’éloge de la paresse, encore une naïveté ! Les vrais Architectes travaillent comme des damnés, et qu’ils leur faillent célébrer le travail n’est pas déshonorant. Notre Carrousel à Miramas répond à votre question c’est une sorte de temple du travail, nous l’aimons, et les gens qui y travaillent aussi !

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M. : L’utopie serait ce qui s’absente du lieu ?

G.A. : L’utopie est utopie sans son lieu, et les lieux sans utopie ne sont que des fourre-tout. L’utopie nous n’en parlons pas, sujet tabou, nous en faisons peut-être sans le savoir, il y en a dans tous nos projets, nos bâtiments pourtant en sont dépourvus, sauf pour qui veut bien lire entre les lignes...


P.-S.

Des aquatintes numériques de G.AdC ? Photos © Guidu Antonietti


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Commentaires

1 Message

  1. > ESSAI D’ARCHITECTURE PUBLIQUE

    L’actualité, avec ses germes plus ou moins féconds de catastrophes, laisse
    poindre régulièrement, son lot de reproches à l’égard d’une profession
    devenue au fil des décennies un bouc émissaire commode que les médias n’
    hésitent pas à achever quand l’un de ses membres éminent commet une faute deréalisation.
    La population, dit-on, en a assez des expérimentations qu’on lui fait subir
    pour des lendemains meilleurs. Elle réclame des lieux performants, sûrs et
    confortables pour son ordinaire. Les ouvres d’architecte inclinent au
    risque. Elles plongent l’usager dans les caprices de l’inadapté, du précaire et de l’embarras - perversité coupable d’artistes dont le goût retors leur fait défendre les solutions les plus excentriques. Dans le meilleur des cas, ce sont des spectacles de pierre, de verre et d’acier, qu’on apprécie l’ espace d’une visite. Le plaisir s’arrête là. Le quotidien pour l’usager se situe à l’exact opposé, non qu’il soit dénué d’agrément, mais son cadre est
    avantageusement tempéré par le conformisme ambiant.
    On admettra l’architecture comme célébration permanente et exhibitions
    durables des bâtiments officiels. On l’écartera d’un revers dès que cette
    exception peut s’immiscer au plus près de son quotidien.

    Au lieu d’entamer les certitudes des étudiants en architecture, ce constat
    les confortent dans l’illusion d’appartenir, avant même d’exercer, à une
    caste d’élus au regard surplombant, ouvrant aux destinées d’une humanité
    ingrate.
    L’école enseigne l’expression d’une mégalomanie mesurée. La volonté de
    puissance des jeunes gens se travaille en sourdine. Tous travaux sont l’
    occasion de refaire le monde. Si chaque rendu apporte son lot particulier d’
    utopie ou de cauchemar, l’important est de créer des objets, qui de la
    fiction à la réalité, pourrait renforcer l’ordre perfectible de la cité.
    Les espaces ne séduisent que s’ils se montrent immédiatement lisibles, hors
    du commun et sans état d’âme. Les usagers, eux, suivront. On ne leur demande
    pas leur avis parce qu’on les juge incompétents, à peine conscients de leur
    sort, coupable de se complaire dans une banalisation dont ils sont largement
    à l’origine.

    Bruno

    | 29 juin 2002, 18:49
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