
Depuis cette date, les villes ont engendré des pays, et les pays une planète qui n’est pas sans rapports avec l’ombre de la nôtre. Peu à peu, cet univers a pris consistance avec ses dictateurs, ses artistes, ses inventeurs et urbatectes, sa mémoire, sa faune et sa flore, jusqu’à remplir un Guide des Cités où le lecteur peut découvrir Brüsel ou Urbicande. Les aficionados attendaient l’album consacré à Pârhy, dont les premières planches, parues dans A suivre, sont déjà devenues un collector, mais pour cet anniversaire, les auteurs ont choisi de livrer la première partie d’un long récit : la Frontière invisible.
Tout commence le 30 juin 761, en Sodrovno-Voldachie. Roland de Cremer, jeune et brillant cartographe, est muté au Centre de cartographie dont le dôme gigantesque s’élève au-dessus du désert des Somonites. Il y parvient en pleine tempête de sable. L’intérieur du dôme est tapissé de cellules où habitent les cartographes, au bord du vide. A l’écart de toute civilisation, ils vivent reclus, les uns analysant les paysages dans la cartothèque, les autres reconstituant une monumentale maquette de la Sodrovno-Voldachie qui occupe le coeur du dôme. Mais les machines cybernétiques sont en train de faire leur apparition et semblent annoncer la mort prochaine de l’art du cartographe. D’autant que le Maréchal Radisic, venu en visite officielle au centre, rêve de reconstituer la « Grande Sodrovnie ». Comme l’a écrit Yves Lacoste, « la géographie, ça sert d’abord à faire la guerre. »
Si l’on perçoit dans cet album des échos de l’histoire européenne récente, des polémiques sur le sol et la nationalité, Schuiten et Peeters se hissent de manière brechtienne au-dessus d’une vision naturaliste. Plus que jamais ils sont des passeurs d’histoires qu’ils tirent de leur imaginaire original où se fondent textes et images arrachées à la littérature fantastique ou aux utopies architecturales. La Frontière invisible, c’est une rêverie sur la figure du cartographe confrontée à une modernité qui oublie « tout ce qui fait d’une carte un condensé d’événements et de drames », comme le rappelle le directeur du Centre, Paul Ciceri, à Roland de Cremer. « Ce qui compte, ce ne sont pas les cartes mais ce qu’on veut leur faire dire. » Aussi les frontières que suit subtilement cet album sont-elles nombreuses. Celle notamment qui sépare le jeune Roland de l’âge d’homme. Au Club, maison de rendez-vous intégrée au Centre de cartographie, il fait la connaissance d’une jeune pensionnaire, Shkodra, qui lui révélera l’amour et l’initiera au mystère de son corps tatoué d’étranges figures.
Jules Verne avait inscrit dans la fiction les sociétés de géographie qui fleurissaient au XIXe siècle ; Borges avait imaginé une carte qui se superposait exactement au pays qu’elle représentait ; Schuiten et Peeters ont réimaginé un dispositif, le Panorama, qui fascinait le XIXe siècle et qui a donné son nom à un célèbre passage des grands boulevards parisiens. Ils se sont souvenu aussi de Walter Benjamin, de Kafka et les familiers de cette série retrouveront vite le lien existant entre le dôme et le pavillon réalisé par François Schuiten pour l’exposition universelle de Hanovre. Car ce célèbre couple de la bande dessinée a toujours eu un peu de mal avec les limites. Scénographes, réalisateurs, scénaristes, dessinateurs, ils ont depuis longtemps franchi la frontière qui sépare les genres.
Reste que la magie est là à chaque image, et François Schuiten a réussi l’un de ses plus beaux albums. La sensualité et la fragilité des images, un patient travail sur la couleur, sont en harmonie avec le roman d’apprentissage que vit Roland de Cremer. Certes, il faudra patienter jusqu’à la parution du second volume pour savoir comment se dénouera cette histoire, mais Schuiten et Peeters ont d’emblée réussi à éviter le danger latent de la série des Cités obscures, celui de la répétition à l’infini. Aussi, tout en faisant bien partie de l’univers obscur, cet album s’en libère en même temps, en franchit le cadre pour atteindre, à travers un mélange de simplicité et d’évidence, une véritable poésie graphique et narrative. Les Cités obscures ne sont plus le sujet (l’a-t-il jamais été ?) mais le fond d’où se détache une histoire qui concerne autant un corps humain devenu, comme disait Gilles Deleuze, une carte d’intensités que les énigmatiques figures de la terre.

Bonjour à tous,
Je débarque à peine sur le forum et paf ! J’ai envie de parler d’un
sujet qui me touche à cœur (puisque j’en fais un mémoire…héhéhé…) et de
voir si ça vous intéresse.
Je me pose des questions sur l’avenir de la ville, et par extension des
professions d’architecte ou d’urbaniste dans un avenir proche.
Forcément, j’ai décidé de prendre comme bases d’étude les romans de SF
et de les rapporter à des cas d’architecture contemporaine. D’ailleurs,
au passage, pourrait-on définir une architecture comme de style SF ?
(style inexistant selon moi, si ce n’est qu’à travers des projets non
réalisés – je conseille aux intéressés de consulter les bouquins sur le
mouvement Archigram, rayon architecture à la fnac par exemple…)
Ce qu’on peut dire sur le choix du sujet, d’un prime abord, c’est que
l’architecture et l’urbanisme restent à priori des éléments de décor au
sein du roman, et leur participation à l’élaboration du scénario demeure
généralement anecdotique. Que d’efforts pour trouver ici un réel terrain
d’étude !
L’urbanisme a un impact évident sur une société et vice-versa (on peut
le constater dans diverses situations problématiques… citons par exemple
les banlieues dites à risque, mais aussi de nombreux cas historiques,
Rome entre autres). La relation d’urbanisme et de littérature est le
résultat du rapport implicite qui existe entre l’urbanisme et la société
– l’individu – qui y vit, ou qui s’y adapte. La science-fiction élabore
des concepts d’urbanisme tout à fait imaginaires, mais se basant sur de
l’existant, et faisant appel par exemple à des innovations
technologiques encore imaginaires aujourd’hui, mais supposées réelles
dans les romans.
La concrétisation de telles imaginations sont dans bien des cas le
support à l’exploration d’un monde fictif et d’une société créée et
vivant dans tel ou tel environnement. Le rapport entre la société et son
environnement urbain est sous-entendu, inconsciemment assimilé par le
lecteur, mais il est fréquemment issu d’une profonde réflexion de
l’auteur, ce tout du moins dans les romans récents. En effet, la
crédibilité d’un univers inventé est devenu depuis quelques décennies
d’une plus grande importance.
Dans un contexte de futur proche et probable, architectes, urbanistes,
sociologues mais aussi tous corps de métiers intervenant dans
l’élaboration d’une ville contribueront sûrement de façon majeure à
l’évolution d’une société. La part d’implication des politiciens est
évidemment décisive et inévitable, espérons simplement que leurs
décisions respectent les souhaits et choix de leurs électeurs…
Maintenant, plaçons ces intervenants dans les situations problématiques,
que dis-je, catastrophiques, qui risquent de nous tomber sur le nez dans
quelques temps… La surpopulation est la plus représentative. Que va t-on
faire ?
Les romans SF nous dévoilent quelques possibilités qui ont été bien
résumées dans un vieil article d’un Présence d’Esprit. En gros, les
thèmes de l’enfouissement, de la verticalité, de la mobilité ou
carrément du chaos/labyrinthe sont diverses propositions d’auteurs quand
au devenir des villes…
La probabilité de survie des habitants dans la plupart de ces cas reste
viable si on se dit que l’homme possède une remarquable faculté
d’adaptation. La société possède-t-elle ces facultés d’adaptation ?
Argh !
Ça y est, j’ai mal au crâne. Faut dire que les vacances m’ont un pneu
engourdi les neurones… Désolé de ne pas poursuivre, c’est un peu un
caillou lancé dans le vide mon truc ! Je reprend demain, après une bonne
nuit de sommeil, voir quelques encouragements à la poursuite de mes
réflexions aléatoires !…
Stef
j’ai hate de lire la suite, le début étant déjà passionnant...
salut stef.
voila, je commence une maitrise de geo sociale sur le theme des pratiques de l’espace dans les films d’anticipation. ton message sur "schuiten et peeters" m’a interpellé et beaucoup intéressé...
pourrais-tu me faire partager tes ressources biblio et ton avis sur la question ? voici mon mail : mattounet@aol.com
merci de me répondre...