Après la construction...
Maintenant que le bâtiment est terminé et même les travaux d’aménagement des espaces extérieurs presque finis, je commence à envier le photographe. La maison est encore vide, les futurs occupants n’ayant pas encore emménagé. On est au début de l’été, un beau soleil a été commandé. Seuls quelques splendides cumulus décorent le ciel. Aucune trace de la sueur et de la hâte, de la pression et du surmenage qui ont accompagné la conception et la construction. La visite du photographe est un apogée solennel du processus de construction. Le bâtiment est alors tel que l’architecte l’a conçu. Il n’est pas le seul cadre d’une activité, mais l’objet même de l’attention. Lorsque les occupants l’investiront, ils entreprendront de le modeler selon leurs goûts et leurs désirs - et alors s’amorcera la dégradation, plus ou moins rapide, de sa dimension architecturale.
Le photographe est un privilégié. Il voit les meilleurs aspects des bâtiments, ceci de plus au meilleur moment, lorsque la lumière et les ombres sont à leur place. Le labeur de l’architecte ne s’achève que lorsque le photographe a réalisé sa prise de vue également sous les angles et dans les perspectives tenus pour significatifs par l’architecte. Le bâtiment est alors mémorisé pour la postérité tel qu’il a été conçu. L’architecte peut maintenant soupirer de soulagement et s’abandonner au suivi de la métamorphose de son oeuvre.
J’ai cherché à me préparer à cette transformation en m’inspirant de ruines. En donnant dès le départ à la maison des formes brisées et incomplètes, je pense qu’une légère dégradation supplémentaire ne lui sera pas aussi dramatique que dans le cas d’un bâtiment géométriquement parfait. Une ruine fait en outre une place à l’imagination du spectateur. Il y reste souvent la trace de signes architecturaux permettant de se faire une idée des dimensions et de la forme originelles de la construction. Mais le spectateur complète sa vision selon son propre esprit. Un bâtiment en ruine, parallèlement à sa dégradation, a souvent acquis un forme supplémentaire aléatoire, souvent organique. Dans une ruine sont ainsi souvent réunies la perfection géométrique et les formes organiques du hasard. Il s’y marie les conceptions historiques et modernistes de l’architecture.
Une construction doit jouer dans le paysage un rôle actif Elle souligne et clôt des espaces paysagers potentiels, les complète et les finit. La question fondamentale de l’architecture réside dans la relation et le contraste entre la construction et le site. Correctement réglée, elle garantit la naissance d’une architecture naturelle. Le reste n’est qu’accessoire.
D’un autre côté, le site doit aussi agir sur le bâtiment qui y est édifié. Il doit pouvoir modeler ce corps abstrait, briser cette froide perfection qui s’y installe en le pénétrant. Ceci apporte une raison de plus à la cassure du bâtiment. Rompu, adapté aux formes du terrain, celui-ci convient et s’intègre mieux au site. Il fait ainsi déjà son premier pas sur la voie du retour à la terre, pour ne faire qu’un avec son environnement.
Extrait de " new finnish architecture photographed by Jussi Tiainen ", (c) Jussi Tiainen and The Finnish Building Centre, 4rd edition, 1999.
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