« C’est une décision frileuse et bornée. Cela correspond à une tendance à se tourner vers le passé. Cette République n’ose rien. » Peter Conradi, président de la chambre des architectes
Cette fois, c’est un choix démocratique. A une très nette majorité, les députés du Bundestag (la chambre basse du Parlement allemand) sont arrivés jeudi soir au même choix esthétique que le Grand Electeur de Prusse en 1698. Par 384 voix contre 133, les députés ont voté pour la reconstruction, en plein coeur de Berlin, des façades baroques de l’ancien château des Hohenzollern. Sous réserve d’un financement de 700 millions d’euros, Berlin pourrait retrouver le palais dessiné par Andreas Schloeter à la fin du XVIIe siècle. Le « Palais de la République », construit à sa place par la RDA en 1976 (il abritait la « Chambre du peuple », restaurants et lieux de rencontre) sera démoli.
Au diable les architectes contemporains et leurs fantaisies verre et acier, ont tranché les députés allemands, qui ont pris goût aux grands débats d’art qui divisent la nation. En 1994, ils avaient voté pour l’emballage du Reichstag par Christo ; en 1999, ils se prononçaient pour le projet de Mémorial de l’holocauste imaginé par l’architecte américain Eisenman ; et en 2000, pour une installation de Hans Haacke sur une terrasse du Reichstag.
Preuve de respect. Ainsi progressivement formés à l’art et à l’architecture, les députés se sont cette fois emparés d’une question qui n’a plus guère à voir avec le Parlement, mais beaucoup quand même avec l’histoire du pays. Le retour aux façades baroques n’est pas un hommage au « militarisme prussien », ni un projet de « restauration politique », mais une preuve de « notre très grand respect pour les chefs-d’oeuvre de nos ancê tres », assurait jeudi la députée Verte Antje Vollmer, preuve que l’esthétique prussienne a ses fans jusque dans ce petit parti de gauche. « Les modernes ont eu leur chance à Berlin, comme dans aucune autre métropole ou presque. Et beaucoup de ces bâtiments nous ont montré les limites du moderne », plaide-t-elle. Les députés affirment ne pas avoir l’intention non plus de réinstaller un roi ou un empereur derrière ces façades prussiennes. Le trompe-l’oeil servirait plutôt à abriter les collections extra-européennes des musées de Berlin, actuellement exilées loin du centre, la grande bibliothèque de Berlin et celle de l’université Humboldt. Le tout relié par des espaces de rencontre (cafés, restaurants...), sur le mode du centre Pompidou.
De tous les partis au Bundestag, seuls les communistes étaient catégoriquement hostiles à la reconstruction, qui signifie la démolition du Palais de la République et vient souligner quel crime la RDA avait commis en dynamitant les restes du château Hohenzollern qui tenaient encore en 1950. Au-delà du Parlement, tous ceux qui rêvaient d’un Berlin un peu plus contemporain sont effondrés. « C’est une décision frileuse et bornée, regrette Peter Conradi, président de la Chambre allemande des architectes. Mais cela correspond à une tendance générale à se tourner vers le passé. Cette République n’ose rien. »
Juste avant le vote, l’Académie des Arts de Berlin avait exhorté les députés à ne pas reprojeter au centre de la capitale « l’image d’un royaume de 1700 ». L’alternative proposée jeudi aux députés était de lancer un concours d’architecture ouvert qui aurait permis aussi bien un projet moderne qu’une reconstruction complète.
Lassés par douze ans de débats sur le sujet, attendris sans doute par le lobbying des partisans du château, les députés ont préféré trancher dans le sens de ce qui leur paraissait un « compromis » : le concept retenu ne prévoit pas une reconstruction intégrale mais de trois façades et d’une cour intérieure seulement, plaquées sur un bâtiment qui devra suivre le tracé de l’ancien palais. La perspective de revoir les façades baroques rendra plus facile la collecte de dons privés, argumentent les députés.
Financement à trouver. Le lobbyiste en chef du château, l’homme d’affaires Wilhelm von Boddien, a promis de réunir 75 millions d’euros de dons pour payer les façades. La question des quelque 600 millions d’euros restants est pourtant loin d’être réglée. « Puisque le Parlement fédéral joue les maîtres d’oeuvre, en choisissant les façades, l’Etat fédéral va maintenant devoir allonger l’argent », raisonne Thomas Flierl, le séna teur communiste chargé de la Culture à la ville de Berlin. Le Sénat « rouge-rouge » (sociaux-démocrates et communistes), qui dirige la ville de Berlin, est plutôt hostile à cette reconstruction et souligne qu’il n’a pas un cent à investir dans ce trip nostalgique. Les plus désespérés par le vote du Bundestag n’ont plus que cet espoir : faute d’argent, le château prussien pourrait rester longtemps encore un rêve de château en Espagne.
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