Par André JOLLIVET,
Président de l’Ordre des Architectes Provence Alpes Côte d’Azur
1 - LE JURY DE CONCOURS D’ARCHITECTURE, COMME LIEU DE DEBAT DEMOCRATIQUE
Si le concours d’architecture est le mode de dévolution de la commande en terme de maîtrise d’œuvre pour la construction publique, et, à ce titre, informe puissamment la pratique de notre métier d’architecte, il importe de rappeler que le concours d’architecture est la procédure de nature démocratique que la société pratique afin d’arrêter les choix d’architecture pour ses édifices publics ...
Nous ne rappellerons jamais assez, qu’avant d’être une mise en compétition, voir pour certains, une mise en concurrence d’architectes ou d’équipes de maîtrise d’œuvre, les choix successifs opérés par la société, à travers les concours d’architecture, définissent progressivement la représentation que la société se fait d’elle-même ; en ce sens, les édifices publics construits, dans leur registre symbolique et architectural, incarnent les valeurs que la communauté juge juste de défendre ...

Aussi, avant d’être un débat de techniciens, d’expert-comptables, de professionnels de la procédure, (qu’elle soit administrative et/ou juridique), le concours d’architecture est et se doit d’être le lieu du débat démocratique et humaniste sur les espaces publics à créer : espaces intérieurs clos (édifices), ou conformations d’espaces extérieurs.
L’espace du jury a été voulu par le législateur comme un espace de débat et de confrontation de nature démocratique : lieu d’échange, d’éclairage réciproque, d’approches diversifiées ... en ce sens, la variété et la diversité des jurés est un gage de débat interne, vivant et actif, productif d’une décision humaine prise dans l’intérêt supérieur de la société, de notre communauté humaine.

Tel est bien l’enjeu aujourd’hui : faire vivre les jurys, en faire autre chose que d’épuisantes commissions de marché omnubilées et dévorées par un formalisme juridico-administratif.
Si la forme légale doit être respectée, celle-ci doit l’être dans la lettre mais aussi, dans l’esprit ; un jury parfaitement conduit au plan du tatillonisme juridique et administratif, qui s’exonérerait d’un vrai débat, d’une durée suffisante et reconnue comme telle par l’ensemble des jurés, ne serait pas légal au plan de l’esprit ... voulu par le législateur ...
Le défi qui nous est adressé à nous tous, est d’apprendre à travailler ensemble, d’apprendre à s’écouter, de progresser ensemble ; c’est faire que l’espace du jury soit un temps de construction démocratique entre les jurés, afin de prendre, ensemble, une décision réellement reconnue et partagée par tous ...

Ainsi les élus, les fonctionnaires, les utilisateurs, les représentants d’associations, les architectes doivent œuvrer ensemble, dans l’harmonie et la compréhension mutuelle. Les personnes qualifiées, les personnalités compétentes, que nous Architectes considérons être les architectes, mais aussi selon les programmes, les scénographes, les paysagistes, les acousticiens, ... ne sont pas nommés dans les jurys uniquement parce que la loi l’impose, mais bien pour la raison pour laquelle la loi l’a envisagé ; cette disposition renvoie à la difficulté de lecture du projet par des non-initiés, nécessitant que des personnes habituées à lire les projets, puissent débattre avec les autres jurés moins au contact des œuvres.

2 - UN JURY QUI NE SE DONNE PAS COMME PREMIER MOYEN LE TEMPS, LA DUREE, N’EST PAS UN JURY SERIEUX
Une journée pour la sélection des candidats admis à concourir, n’est pas une durée exorbitante ; nous pouvons constater que les décisions fiables sont prises dans ces conditions. Cette première séance nécessite de débattre du programme, de prendre connaissance du contexte du projet, du site, de la régulation urbaine, de l’insertion dans le projet urbain du futur équipement public ...
Il convient également que soit approuvé le règlement de la consultation. Enfin il convient que les dossiers de candidature de chacun des candidats soient réellement vus, lus, analysés par chacun des jurés. Ne pas le faire de manière systématique et approfondie, c’est ne pas respecter l’esprit de la règle, c’est se situer dans l’illégalité. Ce travail est astreignant, mais il permet par la suite de nouer un débat entre les jurés, fondant leurs échanges sur le croisement des conditions du projet, programme, site, cadre urbain, etc ... et des identités caractéristiques des candidats. Si cette première réunion de jury est tant soit peu conduite consciemment, la durée d’une journée y suffit à peine ... La séance de choix du lauréat ne serait être d’une durée inférieure à une journée de jury. Une matinée est bien largement nécessaire pour la présentation des projets par un rapporteur ayant procédé à une analyse comparative synthétique des diverses propositions ... La libre analyse de chaque projet par chacun des jurés doit également faire l’objet d’un temps suffisant. Si la décision doit être collective, il importe que chaque juré puisse s’exprimer en conscience après un libre examen de chaque projet.

Le débat, l’échange et la confrontation des idées pour informer une délibération, dont la qualité essentielle sera de permettre par sa durée l’épuisement des thèmes, dans une confrontation sereine entre les jurés, nécessite également un temps de délibération suffisant.
Ces quelques notions élémentaires sont ici rappelées pour dire l’importance du temps consacré, dans une disponibilité réelle et totale, à accomplir ce devoir d’élaboration d’un choix essentiel pour la société. En ce sens, l’élu, type « intermittent du spectacle », s’absentant l’essentiel du temps, pour accomplir d’autres tâches, dans un maniement raffiné de son mobile doit s’abstenir de participer à ce type d’épreuve qu’est le Jury de concours d’architecture qui requiert sérénité, altérité et calme intérieur.
-3 - REDONNER UN SENS ET UN CONTENU AU CONCOURS D’ARCHITECTURE
Mais les conditions d’un jury collaborant ne suffisent pas à produire de bons édifices publics ... d’autres éléments en amont sont essentiels ..., nous traiterons ici du choix du terrain/site d’implantation, du programme dans sa forme et son contenu, enfin de la notion de liberté, source de vie pour les créateurs, mais aussi pour la société.
Si l’on admet qu’un édifice public se doit de faire sens pour la communauté qui l’habite par le regard et/ou en le pratiquant, alors est évident que le choix du terrain, du site d’implantation prend une importance primordiale ... La situation affectée à un équipement public, la qualité du terrain renvoie à la condition que l’on porte à la pratique collective, à la représentation que l’on se fait de l’institution communautaire abritée par l’édifice - équipement public. En un mot, ce sont les meilleurs terrains/sites de la ville qui doivent être affectés aux équipements publics, notamment pour les écoles, collèges et lycées.
L’importance également qu’un projet urbain articule clairement l’édifice public à son environnement immédiat doit être ici rappelée : il est inacceptable qu’actuellement de médiocres négociations entre collectivités locales débouchent sur des implantations, faiblement porteuses de sens, par une absence de mise en relation clairement composée avec l’espace public. Enfin n’oublions pas de rappeler les programmes à phases, tranches, tiroirs, dans le cas de sites déjà occupés, informés par une réflexion cyniquement optimiste en réflexion pré-programmatique. Ne pas donner les moyens d’une réalisation saine, c’est faire peser sur la vie future de l’édifice public, des contraintes de nature à affaiblir une qualité d’usage escomptée.

Sur les programmes, il y aurait tellement à dire ! dans ces dossiers sans cesse plus épais, tout y est dit ... sauf l’essentiel ! Nous sommes toujours surpris sur l’absence totale de désir que renferment ces dossiers ... comme si nos élus avaient renoncé à la joie de participer à l’édification du bien public ... comme s’ils avaient rien à nous dire ... Les dossiers que nous recevons, sont avant tout de nature juridico-administrative ... cela pourrait être acceptable si cette forme ne renvoyait pas à un tatillonnisme procédural de vérification de conformité au programme par des commissions techniques trop souvent porteuses de jugements définitifs, alors que nous leur demandons simplement une exégèse comparative et synthétique.
La prétendue exhaustivité des programmes a pour principale conséquence de faire perdre de vue les réels enjeux du projet d’édification de l’équipement public envisagé, que ce soit en terme de développement d’une altérité interne heureuse pour les pratiquants du lieu, ou que ce soit en terme de représentation symbolique dans le jeu de conformation du paysage urbain.
Le fatras technico-juridico-perfomentiello-bureaucratique que nous recevons comme programme est aussi pour nous un bon moyen de comprendre la difficulté dans laquelle se trouve notre société, dans l’expression de ses organes collectifs qui se dévoilent à travers le contenu des dossiers programmes qui nous sont communiqués ... N’oublions pas aussi de rappeler les concours lancés sans terrain, sans vérification de constructibilité réelle du terrain, en l’absence totale de concertation avec l’environnement immédiat, ... avec des ratios utile / hors œuvre surréalistes ...
Notons aussi le décalage permanent entre ambition de programme, importance de l’équipement, et ressource économique affectée à la réalisation de celui-ci toujours sous-estimée. Cette pratique récurrente mérite débat à elle seule : une réflexion approfondie que nous engageons par ailleurs. Ces quelques remarques, illustrent la difficulté dans laquelle la réalisation d’édifice public se situe aujourd’hui dans notre région, et de manière générale dans notre pays.
Au-delà de la situation à laquelle se trouvent aujourd’hui confrontés les architectes, au regard des conditions de mise à concours des édifices publics, nous nous interrogeons sur le déficit du débat démocratique qui entoure la construction des équipements publics.
Ce déficit d’aménité démocratique à tous les stades d’élaboration d’un bâtiment public informe inévitablement un déficit de signification qui caractérise de manière presque systématique les équipements publics édifiés ces dernières années ...
Aussi, nous voulons dire de manière solennelle aux maîtres d’ouvrage élus et fonctionnaires, aux assistants des maîtres d’ouvrages, aux utilisateurs, mais aussi à nos confrères que l’heure n’est pas à la querelle de personne, encore moins à la volonté de pouvoir, mais bien à un retour urgent à la réflexion pour redonner ensemble un sens et un contenu au concours d’architecture qui mérite mieux que d’être une simple procédure.

Ensemble, essayons de faire vivre la liberté pendant la longue durée d’élaboration d’un équipement public.

André JOLLIVET
Les illustrations de cette article proviennent de divers concours d’Architecture à partir des archives GOOGLE et sont soumises à copyrights .
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