« Quand Dédale, constructeur du labyrinthe, et père mythique des architectes, transmet à son fils Icare le pouvoir de transgresser par « l’invention » les lois édictées par les hommes et celui de s’affranchir des contraintes imposées par la nature, il prit soin de lui faire deux recommandations qui fixaient les limites mortelles de son entreprise : ne pas voler trop haut, près du soleil qui feraient fondre la cire de ses ailes mais aussi ne pas voler trop bas près de la mer dont l’eau alourdirait ses plumes. Le récit mythologique ajoute qu’Icare, enivré par son nouveau pouvoir, oublia les avertissements de son père. Il ne put se retenir de voler trop haut et en périt [1] . »
Le mythe raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des commencements. Un mythe est un récit qui met en scène les forces de la Nature, sous la forme de dieux ou de héros. Le mythe se situe dans une dimension intemporelle, celle de l’Origine des choses, avant la naissance du temps historique. Le mythe diffère de la fable. La fable est une histoire qui aboutit à une morale. Le mythe n’est pas construit pour aller vers une morale à recevoir, il reste ouvert à toute interprétation. Le mythe est donc une histoire sacrée parce qu’il se réfère toujours à des réalités.

Dire que le mythe est un récit s’avère toutefois insuffisant, car il ne s’agit pas d’un récit historique, mais plutôt le mythe renvoit vers une fresque imaginative, à l’image du conte fantastique pour les enfants. Il a les qualités qui tiennent aux splendeurs de l’imagination : il est coloré, évocateur, pathétique, il frappe l’imagination, la nourrit ; il donne un élan à la pensée qui lui permet d’aller au-delà du monde trivial dans lequel nous vivons. Il délivre aussi des réponses à des questions de sens, il accrédite des opinions arrêtées. Le mythe séduit tout de suite car il se range dans l’opinion ; et une pensée qui en reste à l’opinion se contente d’explications arrêtées, sans se poser de questions et que justement le mythe prend la forme d’une pensée définitive.
Le mythe cosmogonique est "vrai" parce que l’existence du Monde est là pour le prouver. Le mythe de l’origine de la mort est vrai aussi parce que la mortalité de l’homme le prouve, et ainsi de suite. Le mythe n’est pas situé dans l’histoire, car c’est le mythe qui a fondé l’histoire. Il se retrouve dans un temps spécifique ; le Grand Temps. Le mythe [2] est non temporel.
La connaissance du mythe nous permet d’aborder l’origine des choses. La mythologie est un ensemble cohérent de mythes. La présence du mythe est universelle, un besoin humain pour chercher quelque chose.
Le mythe n’est pas un avoir, mais plutôt une approche, il n’est pas histoire ni fiction. Il s’appuie sur des données concrètes. On oppose le mythe à la légende, car le mythe est vrai et la légende est fausse.
En effet, les mythes relatent non seulement l’origine du Monde, des animaux, des plantes et de l’homme, mais aussi tous les événements primordiaux à la suite desquels l’homme est devenu ce qu’il est aujourd’hui, c’est-à-dire un être mortel, sexué, organisé en société, obligé de travailler pour vivre, et travaillant selon certaines règles.
L’homme moderne pourrait raisonner ainsi : je suis tel que je suis aujourd’hui parce qu’un certain nombre d’événements sont arrivés, mais ces événements n’ont été possibles que parce que l’agriculture a été découverte il y a quelque 8000-9000 ans, et parce que les civilisations urbaines se sont développées dans le Proche-Orient antique, parce qu’Alexandre le Grand a conquis l’Asie et Auguste a fondé l’Empire romain, parce que Galilée et Newton ont révolutionné la conception de l’Univers, en ouvrant la voie aux découvertes scientifiques et en préparant l’essor de la civilisation industrielle, parce que la Révolution française a eu lieu et parce que les idées de liberté, de démocratie et de justice sociale ont bouleversé le monde occidental après les guerres napoléoniennes, et ainsi de suite.
Sans doute le 14 juillet étant devenu la fête nationale de la République française, on commémore annuellement la prise de la Bastille, mais on ne réactualise pas l’événement proprement dit. Pour l’homme des sociétés archaïques, au contraire, ce qui s’est passé "ab origine" est susceptible de se répéter par la force des rites. L’essentiel est donc pour lui, de connaître les mythes. Non seulement parce que les mythes lui offrent une explication du Monde et de son propre mode d’exister dans le Monde, mais surtout parce que, en se les remémorant, en les réactualisant dans notre espace et dans notre temps, il est capable de répéter ce que les Dieux, les Héros ou les Ancêtres ont fait "ab origine". Connaître les mythes, c’est apprendre le secret de l’origine des choses. En d’autres termes, on apprend non seulement comment les choses sont venues à l’existence, mais aussi où les trouver et comment les faire réapparaître lorsqu’elles disparaissent. En architecture, le mythe est en lui la définition même de l’architecture. C’est dans ce sens que le mythe a un sens dans notre réflexion sur la manière d’écrire et de communiquer des règles.
Parler du mythe en architecture, conduit souvent à évoquer comme nous l’avons mentionné Dédale [3], le patron des architectes, dont nous savons aujourd’hui l’influence qu’il a eu auprès de grands architectes comme Alberti. En effet, placé sous l’invocation tutélaire de Dédale [4], le bilan albertien part de la captation des eaux sauvages et du percement des montagnes pour aboutir à l’érection des monuments commémoratifs, en passant par l’invention des machines de guerre, la création des routes et des villes, et en montrant comment l’acte d’édifier peut prévenir la désintégration des familles aussi bien que celles des cités.
Parler du mythe peut être s’avérer paradoxal dans une culture qui entend avoir dépassé le stade du mythe, mais nous pensons surtout avoir dépassé la représentation mythique parce que la représentation objective de la science moderne nous en a débarrassé [5].
Mais nous insistons sur le mythe, car la théorie de l’architecture réfléchit sur le projet en construisant un nouveau mythe de l’architecture(le mythe de la genèse de la maison [6]) auquel se référer pour faire son projet [7]. Le mythe permet en effet de répondre par avance à des interrogations philosophiques fondamentales... sans se les poser philosophiquement ! Il donne une interprétation de la réalité qui va de soi pour celui qui y croit. Il permet d’éviter de se poser des questions, en ouvrant une interrogation sur la complexité de l’Etre.
En s’appuyant sur les propose de Luc Benoit [8], la théorie de l’architecture a les trois caractères du mythe :
Elle résoud, la question de l’origine, l’architecture a toujours existé, elle est un éternel présent
Elle montre l’architecture comme absolu
Elle est une structure logique et sous-jacente à tous les niveaux.
A lire sur le web :
Illustration. La Chute d’Icare de Rodin
[1] TAFURI Manfredo, Projets et utopie, Dunod, Paris 1979
[2] Les mythes n’ont pas de vie par eux-mêmes, Ils attendent que nous les incarnions. Qu’un seul homme au monde réponde à leur appel, Et ils offrent leur sève intacte." (A.Camus) L’Été
[3] Dans la mythologie grecque, architecte, sculpteur et inventeur athénien légendaire, qui réalisa pour le roi Minos de Crète le labyrinthe dans lequel fut enfermé le Minotaure, un monstre mangeur d’hommes, moitié homme, moitié taureau. Le labyrinthe était construit de telle manière que personne ne pouvait s’en échapper ou échapper au Minotaure. Dédale ne révéla le secret du labyrinthe qu’à Ariane, fille de Minos, qui aida ensuite son amant, le héros athénien Thésée, à tuer le monstre et à s’échapper. Mis en rage par cette fuite, Minos enferma Dédale et son fils Icare dans le labyrinthe. Les prisonniers ne trouvèrent pas la sortie, mais Dédale fabriqua des ailes de plumes et de cire pour qu’ils quittent le labyrinthe en s’envolant. S’approchant trop du soleil, les ailes d’Icare fondirent et il se noya dans la mer. Dédale vola jusqu’en Sicile, où il fut accueilli par le roi Cocalos. Minos poursuivit Dédale mais fut tué par les filles de Cocalos.
[4] CHOAY françoise
[5] Claude Lévi-Strauss écrit dans ce sens : pendant des millénaires, le mythe a été un certain mode de construction intellectuelle... Mais, dans notre civilisation, à une époque qui se situe vers le XVIIème, avec le début de la pensée scientifique -Bacon, Descartes et quelques autres-, le mythe est mort ou, à tout le moins, il a passé à l’arrière-plan comme type de construction intellectuelle
[6] la création est une mise en forme comparable à l’acte du potier qui met en forme l’argile et cette mise en forme porte sur les Eléments : Terre, Eau, Feu, Ether, Vent. ... « Quand le temps que le Destin avait assigné à leur création fut venu, les dieux les façonnèrent dans les entrailles de la terre d’un mélange de terre et de feu et des éléments qui s’allient au feu et à la terre ». La Matière est là et les formes sont apparues, reste à les doter de qualités correspondantes.
[7] PERRON J.P
[8] BENOIT LUC, Symboles et Mythes, Luc Benoist, PUF
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