...Plus d’espace, plus de temps. D’un bout à l’autre de la planète, en un instant, les réseaux d’interconnexions électroniques me mettent en relation avec mes contemporains des antipodes. Du Chiapas à Singapour, de Sartène à Belfast, tous égaux devant nos écrans ? Je dessine mon esquisse à Paris, on calcule la structure à Macao, je visite mon chantier interactif en vidéo-virtuelle sur mon Off-Shore au large de Syracuse. Je suis un internaute Architecte donc je suis heureux ! Pourtant mes clients de Paris ne savent rien de Macao, ne verront jamais Syracuse et pensent que l’Off-Shore est une technique d’extraction pétrolière. De tout façon, je n’ai pas de clients car je n’espère qu’en des commanditaires virtuels. Eblouie par les nouvelles technologies, accroc aux multimédias, j’affirme être un Architecte du troisième millénaire. A la fin du 20e siècle déjà, Jean Nouvel nous montrait la voie, sa tour sans fin traversait les nuages. Un peu artiste, un peu homme d’affaire, parfois brillant intellectuel, je m’habille en noir absolu de chez Yamamoto et je pérore dans les salons cathodiques. Tandis que dans le réel, le complexe politico-industriel, les grandes banques, leurs bureaux d’études filiales, tous les acteurs vrais sont au rendez-vous, sur le terrain, sur les chantiers, dans les bureaux de programmation. Tous adhérent à cette devise célèbre d’un roi du béton reconverti en patron d’un empire audiovisuel : "je gagne de l’argent avec les travaux que je ne fais pas !". Ainsi si dans ma mémoire vive il ne s’inscrit plus que la périphérie de nos villes est à la dérive, que le logement social est en faillite, que les mal logés sont les exclus, que les marchands phagocytent la cité c’est peut-être parce que mon cybermonde est imperméable au monde tel qu’il est. Ma vie d’Architecte est donc pareille à celle d’un désert où jamais rien ne change si ce n’est l’illusion du changement qu’y apporte le vent et la lumière en y faisant se succéder les apparences. Elles me disent que chaque matin qui se lève est une leçon de courage et que la connexion entre le clair-obscur du Web et la lumière solaire de l’Univers vrai est interrompue.
Bref...suis-je heureux ?

ET SI LE ROUGE ENVAHISAIT LA VILLE ? :
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